« Victoria » (2015) : intense et viscéral

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Acteur, réalisateur et enseignant à l’école de Berlin de cinéma, Sebastian Schipper signe son quatrième long métrage avec Victoria. Le film a reçu le Grand Prix au Festival International du Film Policier de Beaune 2015, et l’Ours d’Argent de la Meilleure contribution artistique a été attribué à Sturla Brandth Grøvlen, le directeur de la photographie à la Berlinale 2015 (où le film avait 8 autres nominations).

2h27 de film. Pas un seul bruit dans la salle, pas un seul cut à l’écran. A une époque où la grande majorité des films en salles ont des formes tellement identiques que l’on peut en anticiper pratiquement chaque contre-champ, ellipse ou dénouement, Victoria a quelque chose d’expérimental. Alors bien sûr l’idée d’un film en plan séquence n’est pas nouvelle, mais elle est ici très efficace.

Le synopsys

On suit sans relâche Victoria, jeune espagnole expatriée à Berlin, qui fait la rencontre d’une bande de quatre potes en sortant de boîte, et continue sa soirée avec eux. Certains diront que c’est d’emblée irréaliste, et c’est vrai qu’on a du mal à trouver de la logique dans le comportement de la jeune femme mais l’histoire fonctionne très bien, grâce aux comédiens; Laia Costa, Frederick Lau et les autres, qui livrent plus qu’une interprétation réaliste, une véritable performance. En même temps, pour se mettre dans la peau d’un personnage sans interruption pendant presque 3 heures, il faut un investissement total, et disparaître complétement.

S’investir dans le film

C’est vrai aussi pour le chef-opérateur, dont l’investissement physique force le respect, comme la concentration et la confiance envers les acteurs dont il fait preuve. Les mouvements toujours fluides et très précis donneraient presque l’impression qu’ils sont le fruit d’une chorégraphie méticuleuse, alors qu’en réalité Sturla Brandth Grøvlen a constamment dû s’adapter aux déplacements des comédiens. Le film est le résultat d’une troisième et dernière prise tournée à Berlin entre 4h et 6h du matin début 2014. Filmé en tant réel, cela donne forcément parfois des moments creux où rien ne se passe, mais plutôt que de l’impatience et de la lassitude, cette attente décuple par 1000000 le suspense.

Analyse de l’histoire

L’histoire quant à elle n’a rien de super original racontée dans son ensemble : des jeunes gars recrutés malgré eux par des gangsters embarquent une jeune femme qu’ils viennent de rencontrer dans leur périple. L’apparente naïveté de Victoria est en réalité de la solitude (après tout elle va seule en boîte); contente de se faire des amis, elle comprend le danger mais décide de les aider. Et en plus un petit flirt s’installe entre elle et Sonne, un des jeunes hommes (leur rencontre donne d’ailleurs lieu à des moments de délicatesse et d’affection très touchant entre les deux). Tout ça peut sembler très banal et vu des milliers de fois déjà au cinéma, mais encore une fois la caméra nous tient en haleine et donne tord à toutes les pires suggestions qu’on peut se faire, à en oublier de respirer dans les sièges du cinéma.

Analyse

Dans Victoria acteurs et spectateurs sont lancés dans une vraie expérience dont personne n’est capable d’anticiper le dénouement. Chaque rebondissement provoque une tension qui noue les tripes, les réactions des personnages, leurs respirations, leur sueur, leurs émotions sont capturées par la caméra avec une maîtrise fascinante. Aucun échappatoire n’est possible, aucun moment de répit ni pour les personnages ni pour nous spectateurs, car les moments de soulagement durent trop longtemps pour être rassurants. On en vient à imaginer le pire de tous les personnages ; est-ce que les jeunes hommes vont faire du mal à Victoria? Est-ce que Victoria est en fait une psychopathe et que c’est elle qui va tuer tout le monde? Les questionnements s’additionnent, s’oublient aussi vite mais surtout prouvent l’intensité et l’efficacité du film.

Le plan séquence est d’un réalisme hypnotisant, aucune notion de quatrième mur, l’intrusion est totale, malaisante, viscérale. La très belle musique de Nils Frahm nous rappelle de temps en temps qu’on se trouve au cinéma, et on se rappelle alors pourquoi on aime tant ça, pour ce retournement de tripes, et ce chamboulement qui reste en nous longtemps après la séance…

Ma note personnelle : 9/10