« Trois Souvenirs De Ma Jeunesse » : L’âge Fragile

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Privé de sélection officielle, le film d’Arnaud Desplechin se retrouvait ainsi à la quinzaine des réalisateurs, une sorte de rétrogradation pour celui qui n’avait connu que la compétition officielle depuis La Sentinelle en 1992 jusqu’à son dernier film Jimmy P présenté il y a trois ans. Trois souvenirs de ma jeunesse s’offre comme un prequel de Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) réalisé presque vingt ans plus tôt.

Synopsys

Paul Dédalus (joué par Mathieu Amalric), anthropologue, quitte le Tadjikistan et rentre en France pour intégrer un poste au ministère des affaires étrangères, l’occasion pour l’alter-ego du cinéaste de se remémorer son enfance et sa relation maternelle (le premier chapitre s’ouvre sur Paul, enfant, menaçant sa mère avec un couteau), son voyage scolaire en URSS où il aida un jeune juif a fuir en Israël et surtout, sa relation avec Esther, relation ô combien difficile et passionnelle avec l’amour de sa vie.

Car c’est avant tout le souvenir d’Esther qui hante Paul, le premier chapitre sur son enfance est expédié de manière assez classique en quelques minutes. Le voyage a Minsk, très réussit, pourrait faire figure d’un beau court métrage, Désplechin usant intelligemment des codes du film d’espionnage, on en vient à se régaler à l’idée de voir un jour le metteur en scène réaliser un pur film de genre. Mais le centre, le cœur du film se concentre sur l’amour que porte le jeune Paul à la jolie blonde.

Une histoire d’amour ?

Paul, 19 ans, incarné par Quentin Dolmaire, a quitté son Roubaix natal pour la capitale afin de poursuivre des études d’anthropologie. Il galère, dort dans des foyers ou squatte un canapé de temps à autres. En revenant rendre visite à son frère et sa sœur, il entame une relation avec Esther (Lou Roy-Lecollinet), la jeune lycéenne dont tous les hommes sont fous amoureux. La distance, la passion, le temps et la jeunesse, tout simplement, viendront à bout de cette histoire d’amour qui durera tout de même près de 6 ans.

Critique: Faut-il voir le film

Il est impossible de visionner le film sans s’imaginer un fort élément autobiographique en son sein. La ville de Roubaix où grandit Desplechin est magnifiquement filmée avec une simplicité déconcertante de la part de la chef opératrice Irina Lubtchansky. Roubaix, cette toute petite ville de province si centrale dans la vie de Paul, Paris n’étant qu’une obligation faite de dortoirs et de minuscules chambres de bonnes, un lieu de passage péremptoire pour poursuivre ses études. Les deux amoureux auraient-ils pu vivre pleinement leur amour si la distance ne les avait pas contraint à exister si loin l’un de l’autre ? Difficile d’y répondre, l’adolescence est un âge fragile, où la passion l’emporte sur la raison, où la peur de se retrouver seul est constante, où il est impossible de mesurer pleinement ce qu’est une véritable relation amoureuse.

De ces souvenirs, Paul nourrit des regrets, une immense tristesse dont 25 ans plus tard il souffre encore, s’attachant tant bien que mal aux bons souvenirs, comme l’apprentissage du Grecque, pratique à laquelle Esther était particulièrement douée, ou encore leurs échanges de lettres, les centaines de lettres que Paul a conservé. Cet échange épistolaire est pour Desplechin la possibilité d’user d’un splendide changement de mise en scène, Esther se tourne vers la caméra, regarde directement dans l’objectif et narre le contenu de la correspondance. A ce moment là nous sommes Paul Dédalus, nous devenons ce petit ado chétif et un peu gauche anéantit de se retrouver aussi éloigné de sa douce, ne pouvant dormir dans ses bras.

L’usage du souvenir permet également une grande introspection dans l’égoïsme adolescent. La famille de Paul est très peu présente, on en apprend très peu sur eux et leurs destins, une fois Paul devenu adulte, est inconnu. Sa vie toute entière tourne autour d’Esther, le protagoniste étant près à tout laisser, tout sacrifier au détriment de sa vie familiale. Quid d’Ivan et de sa dépression, de sa sœur qu’Esther ne cesse d’insulter, du père de Paul inconsolable après la mort de sa femme. Son meilleur ami avec qu’il effectua ses péripéties d’espionnages à Minsk ne sera quasiment plus jamais mentionné une fois qu’il quitte Roubaix pour Lyon, lui aussi oublié. Le monde cesse d’exister, seul importe Esther.

Desplechin signe un très joli film, sans doute un des plus intéressant et délicat que le cinéma français ait produit depuis longtemps et aurait très certainement fait belle figure en compétition cannoise.

Ma note personelle : 8/10