« Taxi Téhéran » : Liberté

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Que faire lorsqu’on vous interdit d’exercer votre passion, lorsque le simple acte de s’exprimer vous fait courir le risque d’une terrible répression? Malgré sa peine de prison et son interdiction de réaliser des films pour les vingt prochaines années Jahar Panahi a décidé de continuer de lutter, de ne jamais abandonner son métier, son art et surtout de ne jamais se soumettre à la censure archaïque et oppressive de son gouvernement.

C’est déjà le troisième film en cinq ans de Panahi depuis son incarcération. Après This Is Not A Film et Closed Curtain, le metteur en scène décide de quitter le confinement de son appartement et réalise un film entièrement dans un taxi, dans les rue de Téhéran, sous le nez de la police et des milices Iraniennes. Dans ce studio mobile équipé de petites caméras Blackmagic, les passagers apparaissent et disparaissent du film comme tant de petites scènettes qui s’enchainent avec comme chauffeur, Panahi lui même.

L’ouverture du film

Elle permet immédiatement au spectateur de comprendre le dispositif, Panahi est un chauffeur de taxi plutôt amateur, ne trouvant que très rarement son chemin et oubliant régulièrement de facturer ses clients. Ses premiers clients sont un homme et une femme, l’occasion d’une discussion animée autour de la peine de mort. Lui le voleur à la tire qui trouve le gouvernement trop laxiste en matière de discipline, elle, l’institutrice ne peut comprendre son raisonnement préhistorique. Les deux passagers quittent le véhicule révélant un troisième, un contrebandier qui pirate les films et les séries interdites et les revend, le plus souvent aux jeunes étudiants en réalisation, avides de découvrir les chefs d’œuvre du monde entier auxquels ils n’ont pas accès. Il reconnaît instantanément le célèbre réalisateur « les caméras, les clients, vous ne m’aurez pas, monsieur Panahi, vous êtes en train de tourner un film ».

Le génie du dispositif de Panahi est évident

Il lui le metteur en scène reconverti en conducteur, qui pilote ses acteurs d’un point à un autre, qui leur donne l’opportunité de s’exprimer, d’exposer les maux de l’Iran d’aujourd’hui, sa répression, ses croyances, sa censure, sa violence, ce pays où tout le monde fait des images, où la surveillance par caméra est constante, où les cours de cinéma son archi-présents mais dans lequel les plus grands réalisateurs sont bannis. Une société forcée de vivre dans la clandestinité, autant pour regarder les dernières sorties cinématographiques et télévisuelles que pour pratiquer son art. La clandestinité au centre du procédé de Jafar Panahi, tant dans la production que la diffusion de son film (on en a connu l’existence qu’il y a très peu), cette clandestinité qui renforce la puissance et le caractère subversif de l’œuvre, le film fonctionnerait évidemment moins s’il avait été fait avec des moyens plus traditionnels, le dispositif étant parfaitement en accord avec le sujet du film.

Critique

Il serait cependant réducteur de simplifier ce film et de le voir seulement comme un objet politique. En effet comme souvent chez Panahi, Taxi Téhéran questionne le cinéma lui même, ce qui fait un film, la frontière entre la réalité et la fiction, le pouvoir de la mise en scène. Lors de la deuxième scène du film un couple grimpe dans le taxi et demande au chauffeur de foncer vers l’hôpital. Le mari vient de subir un accident de la route il est couvert de sang. Il demande alors au chauffeur de lui donner son téléphone afin de pouvoir filmer son testament et ainsi léguer ses biens à sa femme. L’image comme reflet de la réalité, comme moyen de preuve. Plus tard la nièce de Panahi doit faire un film pour son école. Elle capture un jeune enfant de la rue ramassant un billet qui vient de tomber de la poche d’un jeune marié. La jeune fille lui supplie de rendre le billet car sinon son film n’est plus diffusable, il est illégal de montrer le vol, la pauvreté, la réalité sociale et économique. Il faut donc mettre en scène la réalité, la détourner.

Pour Roger Ebert le cinéma était une gigantesque « machine à empathie », un mécanisme qui rapproche les cultures et les peuples. Cette phrase peut sans aucun doute être affecté au cinéma de Jafar Panahi. Ours d’or du dernier festival de Berlin le metteur en scène Iranien continue de braver son interdiction de réaliser en mettant en scène un film délicieux, drôle et puissant, une ode à la liberté et à l’amour du cinéma.

Ma note : 9/10

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