Sense8 : Les Wachovskis ont trouvé leur nouveau terrain de jeu

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Les Wachovskis (Lana et Andy) font déjà partie des créateurs cinématographiques majeurs depuis une quinzaine d’années et un certain Matrix. Développant un cinéma de science-fiction, ils sont connus pour leur écriture ainsi que leur talent pour la mise en scène. À une heure où les petits écrans prennent le pas sur le grand, il est assez naturel de voir le duo s’attaquer à la série, et c’est ainsi que l’on se retrouve avec Sense8, série produite par la plateforme de streaming Netflix.

Mis à l’écart du cinéma après le flop critique et économique de Jupiter Ascending – ce qui est un peu une récurrence chez les Wachovskis depuis Matrix, les Wachovskis ont finalement eu l’occasion de se tourner vers un autre format, celui de la série, domaine où en tant que scénaristes assez aguerris, ils devraient être à leur aise.

Et en terme de production, on peut dire que Netflix ne s’est pas moqué des Wachovskis. Avec un scénario englobant huit pays au total, c’est un budget digne d’un blockbuster dont a pu bénéficier Sense8 – on parle de 170 millions de dollars, cinq petits millions de moins qu’un space opera comme Jupiter Ascending – et ceci en mélangeant l’authentique de certains paysages avec des passages plus classiques en studios. À l’image des comédiens exclus du théâtre accueillis à bras ouverts dans le monde du cinéma au début de l’expansion du 7ème art, les Wachovskis ont pu trouver dans le monde des séries un tapis rouge pour leur production.

Un tel abatage est dû au concept principal de la série, celui de mettre en scène huit personnes dispersées dans les villes de Chicago, Mexico, San Fransisco, Mumbaï, Londres, Séoul, Berlin et Nairobi. Une traversée des continents qui fait avant tout de Sense8 une série-monde, consacrée à un brassage culturel énorme avec des problématiques très actuelles.

De la place de la femme en Inde ou en Corée du Sud à la transsexualité en passant par les soucis de coming-out pour un personnage publiquement reconnu, les Wachovskis profitent de leur concept pour aborder des thématiques très diverses de la société actuelle. Le sentiment qui domine étant que bien plus que de la simple science-fiction, Sense8 mélange drame, comédie et action avec une aisance assez bluffante, à l’image de ce qu’avait pu être « Cloud Atlas » il y a trois ans.

On retrouve d’ailleurs au casting respectif de Cloud Atlas et Sense8 Doona Bae, qui joue Sun Bak, la vice-présidente de l’entreprise familiale et qui a du mal à s’affirmer en temps que femme d’affaires du fait du machisme latent autour d’elle. Elle est accompagnée par sept autres acteurs qui ont pour particularité d’être originaire des pays de leur personnage comme Max Riemelt (Marco dans La Vague.) qui est allemand et Tina Desai qui est indienne. L’exception viendra de Aml Ameen, anglais et qui n’a pas vraiment d’origine kenyanne.

Tout cela permet d’avoir un mélange d’authenticité en accord avec la production. Les personnages offrent un aperçu de chaque pays avec des passages qui prennent à la source de la culture locale comme le catch au Mexique ou tout ce qui découle de Bollywood en Inde. On en profite d’ailleurs pour confronter le côté très nietzschéen en apparence du personnage de Wolfgang à celui très influencé par l’hindouisme de Kala.

Mais ceci fonctionne uniquement en arrière-plan du scénario principal qui est celui de ces huit personnages, unis par une connexion psychique, considérée dans la série comme une évolution de l’espèce humaine. Ce « cercle » que forme nos héros est chassé par Whispers, un « sensitif » qui s’est retourné contre sa propre espèce pour aider une organisation à tuer les autres sensitifs.

On se retrouve avec une configuration inverse à Matrix, ici ce n’est pas l’espèce évoluant – symbolisée par les robots dans la trilogie – qui veut balayer l’espèce la plus faible – l’homme donc, mais plutôt l’homo sapiens qui veut absolument survivre à son successeur plus développé et aux capacités plus grandes.

L’intérêt de cette première saison réside avant tout dans la découverte du fonctionnement de la connexion entre les personnages plus qu’en cette course-poursuite qui se dessine entre les huit personnages et l’organisation. On a énormément de background fait sur des personnages afin de leur amener une certaine profondeur, particulièrement celui de Riley, DJ à Londres, dont la progression va permettre de bien plus s’attacher à un personnage fort et très dramatique.

D’autres passés ne sont même pas encore résolus, comme celui de Will Gorsky, policier de Chicago, hanté par l’affaire du kidnapping d’une petite fille, affaire irrésolue dont il garde des cauchemars. La mise en place assez lente du scénario principal et de l’alliance du cercle de sensitifs permet de construire un attachement aux personnages de la série. Et on sent les scénaristes expérimentés que sont les Wachovskis, dont l’histoire ne commet pas de grands faux pas et où tout paraît calculé à merveille.

L’aspect référencé est très présent dans la série, permis par ce mélange des genres. Une séquence très bollywoodienne du côté de Kala, les multiples hommages aux telenovelas et à leur kitchissisme absolu du fait de Lito, acteur mexicain de films d’amour et d’action assez clichés. On notera aussi ce mix entre running gag et hommage symbolisé par Capheus Van Damme, chauffeur d’un bus peint à l’image de l’acteur de films d’action, et qui adule littéralement le belge.

On vous laisse découvrir le reste, mais ces quelques références, plus ou moins récurrentes, sont assez savoureuses tant cela rend les personnages plus humains. C’est d’ailleurs une des caractéristiques qui concerne aussi la réalisation, très humaine, naturelle, qui montre tout, que ce soit les actes sexuels ou même des accouchements.

Cette saison prend une forme de longue introduction avec une évolution assez progressive de l’intrigue et un format épisodique qui sied bien à la réalisation des Wachovskis, très doués dans l’habileté à laisser le spectateur sur un petit climax – voire un gros selon les situations – et à laisser pas mal de questions en suspens.

On attend beaucoup de résolutions à ces questions évidemment présentes après cette première saison, ainsi qu’un développement supplémentaire sur l’explication de cette connexion, qui semble un peu insuffisante aux yeux de beaucoup de gens.

Mais ce mélange des genres couplé à un concept de science-fiction audacieux et une production titanesque nous laisse fonder de lourds espoirs en Sense8, qui semble effectuer ce que le cinéma n’a pas réussi à faire, c’est à dire synthétiser ce que les Wachovskis savent faire de mieux pour donner ce qui sera probablement l’un de vos coups de cœur de l’année, à condition de se laisser emporter par la globalité de ce concept.

En espérant que la suite soit du même acabit.