Real : l’esthétique du factice -analyse du film

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Moins d’un an après la sortie française de son dernier film, le diptyque Shokuzai, Kiyoshi Kurosawa revient avec un vingt-quatrième long-métrage en demi-teinte.

Alors qu’Atsumi, son amante, est plongée dans le coma, Koichi tente de pénétrer dans son inconscient via une machine révolutionnaire afin de comprendre ce qui a motivé l’acte de la jeune femme.

Où est donc passé le réalisateur de Shokuzai ? On est en droit de se demander comment il est possible que celui qui a réalisé le très tenu et rythmé diptyque livre ici un film qui peine à se frayer un chemin vers son sujet, plombé par la lourdeur de son esthétique et de son scénario.

Synopsys du film

Le film part pourtant d’un postulat extrêmement intéressant et susceptible de donner cours à une esthétique virevoltante propre au déchainement de l’imaginaire. S’introduire dans l’inconscient, voilà le défi que la science s’est lancé et a relevé avec brio dans ce futur proche où évoluent Koichi et Atsumi. Pénétrer les zones les plus irrationnelles, les plus inabordables, les plus intimes de l’être humain. Percer le mystère de ce qui se cache dans les abysses de la psychée. S’introduire dans le subconscient de sa compagne plongée dans le coma pour découvrir la raison de son suicide. Le sujet impose toute sa force d’évocation et le questionnement éthique et philosophique qui l’accompagne. Cela est-il moralement valable ? Y a-t-il un véritable intérêt à tenter de percer les mystères infinis de l’ineffable ? Le film ne s’arrête pas sur ces questions, elles sont d’emblée écartées, comprises comme acquises et révolues. C’est un premier problème que de ne pas les aborder car cette technologie impose le questionnement et le débat.

Plongez dans les personnages

Kurosawa préfère plonger directement dans l’inconscient et son imagerie, s’immerger dans la psychée de ses personnages et s’intéresser au fonctionnement de l’imaginaire humain. Or, dès les premiers plans s’installe un sentiment artificiel. Tout semble factice, faux, plat et sans relief. Le film démarre en induisant donc un caractère factice qui dérange, perturbe, et questionne le spectateur. Le kitsch des couleurs, des vêtements, le côté préfabriqué des décors ( appartement, hôpital etc. ). Le tout aggravé par une omniprésence ( et ce tout au long du film ) d’une musique épaisse surlignant des effets maladroits. De surcroit le film se fait extrêmement explicatif, verbeux, à l’image de la deuxième séquence dans laquelle le Dr. Ahiamara explique tout le processus du « contact » ( cette incursion dans l’inconscient d’une autre personne ) à Koichi pour le rassurer. On se dit alors que le film prendra une forme plus agréable une fois que Koichi aura pénétré l’inconscient d’Atsumi. Mais la même esthétique revient, les mêmes couleurs, le même côté factice des décors… ces plongées dans l’inconscient amène seulement l’occasion de basculer dans le genre de l’épouvante et de placer deci delà des cadavres pourrissants sortis des mangas dessinés par Atsumi. Puis le factice revient à la charge avec ces séquences de voiture qui nous font regretter les rétro-projections de l’âge d’or du cinéma classique. L’image de synthèse censée représenter la ville autour de la voiture qui roule ne fait pas illusion une seconde et l’obstination du cinéaste à la faire pénétrer dans la cadre prête à rire. De même les figures virtuelles des «zombies philosophiques » n’ont d’égal dans le ridicule que le nom qu’elles portent.

Seulement, le factice pourrait être expliqué par un retournement de situation attendu et trop vu au cinéma ces dernières années. En réalité Koichi découvre qu’il est lui dans le coma et que c’est Atsumi qui tente de l’en faire sortir par le biais du « contact ». Toute l’artificialité du film jusque là pourrait donc être justifiée par le fait que nous nous trouvions dan la tête de Koichi et que rien de tout cela n’était réel. Outre le côté factice de ce twist ridicule, la cause du coma de Koichi est encore plus risible et tristement banale.

Si l’on s’arrêtait là les quelques envolées lyriques et esthétiques, notamment la dissolution de la ville en une explosion de pixels retombant en cendres sur Koichi , et la danse morbide des cadavres verdâtres pourraient conférer au film un intérêt suffisant à sauver le spectateur de l’ennui. C’était sans compter le fin mot de l’histoire. Le double discours du film qui vient s’accrocher, se suspendre à l’intrigue et la tirer vers les profondeurs. Car le film se révèle être un discours sur la culpabilité et ses effets dans l’inconscient. La violence du refoulé qui refait surface, ici sous la forme d’un plésiosaure ( pourquoi pas après tout ) au côté toujours aussi factice. La maladresse de ce revirement et le final risible au possible finissent de plomber le film et l’envoient sans ménagement dans les tréfonds de l’ennui.

Critique du film

Malgré un sujet particulièrement palpitant, Kurosawa peine à établir un discours uni et crédible, écrasé par l’artificialité des décors et de la mise en scène. Soumis à l’omniprésence de la musique, des longueurs injustifiées, la lourdeur des discours et le factice de son scénario, le film étouffe et s’essouffle rapidement, laissant le spectateur dérouté devant une telle cacophonie. S’il a le mérite de se libérer de temps à autre de ses lourdeurs Real ne parvient jamais à s’en débarrasser et à faire entendre de manière audible son message éreinté.

Note personnelle : 5/10