Mange tes morts tu ne diras point : ruines

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Prix Jean Vigo 2014, le deuxième long-métrage de Jean-Charles Hue fait l’effet d’une bombe tant sur le plan de ses partis pris esthétiques que dans sa volonté de raconter un monde souvent maltraité à l’écran.

Synopsys

Sorti de prison après avoir fait 15 ans pour vol et homicide, Fred revient chez les siens. Il retrouve ses deux petits frères, Mickael et Jason qui ont tout deux bien grandis pendant que leur frère était derrière les barreaux. La pauvreté dans laquelle sa famille vit et le sentiment de ne pas avoir été assez là pour les siens va alors pousser Fred à embarquer ses frères et son cousin dans une nuit de cavale à la recherche d’un camion chargé de cuivre.

Le film

Ce que propose Hue c’est d’abord une immersion, une plongée dans un monde que l’on connait mal et dont les us et coutumes nous sont étrangers. Le prologue de son film nous emmène donc au coeur du campement. La caméra est portée, elle alterne gros plans et plans larges, égrenant visages, détails, gestes de la vie de tout les jours et décrivant le campement (caravanes, chapiteau, voitures) au bord d’une nationale.

C’est un autre monde qu’on nous décrit, un monde dans lequel survivre est une action quotidienne, où vivre signifie respecter un code d’honneur, on jure par ses morts, par ceux qui ont prouvés leur valeur. Cependant à trop chercher à décrire ce monde, à trop vouloir tout nous faire comprendre (notamment par l’ajout de sous-titres inutiles), le film perd un peu en rythme et en charme, il s’alanguit et s’étire. Cependant cela ne dure pas.

Passé le prologue descriptif sur le mondes des gitans, Jean-Charles Hue nous jète à l’arrière d’une BM pour une virée nocturne, un voyage initiatique au coeur des ténèbres.

Fred doit montrer que c’est toujours lui le grand frère, celui qui nourrit sa famille, celui qui est tombé en martyr pour le bien de tous. Mickael doit montrer qu’il a grandit et qu’il est fidèle à son « pral ». Jason doit lui faire se preuves, prouver qu’il est un homme. Enfin Moïse se charge de veiller su son petit cousin que ses frère emmènent sur un terrain glissant.

Mais plus la nuit avance plus les masque se fissurent. Plus le petit Jason cherche à grandir, plus il voit que ses modèles se délitent. Fred est perdu. Littéralement perdu. Il ne se rappelle plus de la route lui qui connaissait chaque ruelle par coeur. Il a changé. Malgré tout. Malgré lui. Il a beau répéter le contraire, qu’il est le même dur, le même « schoraveur », il ne l’est plus.

Cette intériorité morcelée, ce combat entre un homme et son présent, Hue le met en scène via toutes les tentatives ratées de cet homme pour se réintégrer. Il n’est plus le bienvenu au campement, il ne parvient pas à montrer l’exemple à ses frères, il finit par commettre des actes fous qui l’entrainent toujours plus avant dans ses propres ténèbres.

Critique

L’image de Jonathan Rickbourg rend à merveille cette lutte à mort et ces errements chaotiques. Bien aidé par des décors parfois fantastiques (l’ancienne carrière par exemple), souvent obligé de jouer de la contrainte (décors nus ou étroits), il transforme le quotidien, il transcende le banal et ce sans rien leur retirer, il ajoute simplement un regard originale et poétique sur des choses triviales.

En réalité ce que fait Rickbourg et a fortiori Hue, c’est poétiser les ruines. Transformer la destruction en acte créateur. Cette nuit verra la fin d’un grand, le déboulonnage d’un idole et la montée d’un jeune homme. Ce n’est pas un hasard si au lendemain de cette virée, Jason reçoit le baptême. Il est prêt. Il a vu la chute de son frère, il a traversé les ruines et les cendres et il en est revenu, pas Fred. Lui il s’en est allé, de son côté, seul. Lui ne peut se défaire de ses vieux démons, de sa violence, de sa sourde folie. Alors il part et laisse la place au plus jeune qui tout de blanc vêtu est plongé dans les fonds baptismaux (ici une piscine gonflable). L’un ressort des ruines, l’autre s’y est perdu.

Hue livre un film poignant, qui ne sombre jamais dans le pathos ni dans la pure étude ethnographique et qui arrive, en contant un voyage initiatique au coeur de la nuit, à transcender le quotidien, à rendre grandiose, le banal, beau le médiocre. Mange tes morts fait de ruines des cathédrales, au fond c’est ce que fait Jason, c’est ce que font ceux qui ne vivent plus pour survivre.

Note personnelle : 7/10.

La bande annonce ici