Les Nuits Blanches du Facteur (2014) : Les oubliés de la mère Russie

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Kontchalovski de retour

Fautif d’un crime impardonnable contre le cinéma en 2010 avec The Nutcracker in 3D, heureusement jamais sorti en salle en France, Andrei Kontchalovski revient sur devant de la scène dans sa langue maternelle avec Les Nuits Blanches du Facteur, auréolé du Lion d’Argent du meilleur réalisateur à la mostra de Venise.

Le parcours du réalisateur Andrei Kontchalovski

Le parcours d’Andrei Kontchalovski a de quoi intriguer les cinéphiles les plus ardus. Elle est effectivement, pour le moins, atypique. Se destinant en premier lieu à une carrière de pianiste après plus de dix ans passé au conservatoire de Moscou, Kontchalovski rencontre le grand maître Andrei Tarkovski et co-scénarise plusieurs de ses films notamment l’immense Andrei Roublev en 1969. Il se lance ensuite dans la réalisation et obtient pour son très long-métrage de 275 minutes Siberiade, le Grand Prix du Jury au festival de Cannes 1979. Fort de ce succès, le metteur en scène soviétique est convié à Hollywood, réalisant en 1985 un chef-d’œuvre trop méconnu du cinéma d’action, Runaway Train avec Jon Voigt (sur un scénario avorté de Akira Kurosawa, excusé du peu). Puis vient la chute, en 89 il est chargé de réaliser un buddy-cop movie ayant pour rôles principales Sylvester Stallone et Kurt Russell et dont la production chaotique est désormais légendaire, Tango & Cash. Mis à la porte au bout de trois mois de tournage suite aux conflits permanents avec Stallone et le studio, Kontchalovski se voit exclu du système mainstream hollywoodien. Il réalise ensuite quelques films mineures, quelques mini-séries pour la télévision puis repart en Russie jusqu’en 2010 où il commet presque l’irréparable.

Le synopsys du film

Au milieu d’une nature sublime et sauvage se dresse un lac. Parcourant ce lac quotidiennement pour livrer le courrier, nous retrouvons Liochia (ou Lyockia, ou Liokia suivant les traductions, satané alphabet cyrillique !) le facteur du village, seul lien entre ces habitants perdu au milieu de nulle part et le reste du monde, celui qui livre les nouvelles mais pas seulement, Liochia est celui qui livre les retraites et les pensions, le journal, le pain et parfois tout simplement un peu de conversation pour ces locataires du bout du monde. Il incarne le dernier bastion du service publique, le dernier rempart humain contre la déshumanisation capitaliste que traverse la Russie du 21ième siècle. Les Nuits Blanches du facteur, à l’instar du Leviathan d’Andrei Zviaguintsev sorti l’année dernière, se propose de dresser un portrait de la Russie contemporaine, la Russie des exclus, des oubliés et des laissés pour compte. Cette Russie qui jadis tenta d’éduquer l’ensemble de sa population, Liocha fera visiter au petit Timur les ruines de son ancienne école, vestige du passé, symbole de cette Russie moderne qui laisse ses campagnes à l’abandon, où le seul espoir est l’exil urbain.

Le contraste sur les 2 parties de la Russie

Pour son 19ième long-métrage Kontchalovski, réalise un film sur le contraste. Contraste entre une Russie de opulence et une Russie de la misère, peuplé d’acteurs non professionnelles, réels habitants de la région où a été tourné le film. Contraste entre l’étendue majestueuse des paysages et simplicité des logements de ceux qui y habitent. Contraste enfin, entre la corruption étatique et gouvernementale face au sens de la communauté et de la débrouille de sa population, exemplifié lorsque la petite mamie du village est emporté par tous ses résidents afin de l’emmener le plus vite possible à l’hôpital tandis que la scène d’avant vient d’illustrer un haut gradé de l’armée Russe braconner à sa guise dans le lac, chose évidemment interdite aux locaux.

Notre avis sur le film

Cette dimension documentaire qui se justifie totalement dans l’intention de son réalisateur mais nous en venons ainsi à un défaut récurrent de ce « désir du réel », c’est de penser que le documentaire est incompatible avec le lyrisme. Le film est à son meilleur lorsque Kontchalovski prend le parti pris du cinéma, proposant certains des plus beaux plans vu au cinéma cette année : les plans larges du lac, la caméra fixée sur le bateau du protagoniste offrant un sentiment de planer au dessus de l’eau et ce générique de fin, sans doute le plus beau de l’année. Mais voilà, quand il s’agit de filmer les intérieurs, tout s’écroule. Les plans fixes sans intérêts se répètent et subsiste tout au long du film une idée de mise en scène incompréhensible, celle de filmer certaines scènes d’intérieurs avec des petites caméras de mauvaise qualité, placées au plafond, filmant les lieux telle une caméra de sécurité comme le pire des Paranormal Activity ou autres found-foutage (found-foutaise). C’est laid, ça fait sortir du film et si son but est d’accentuer la modestie des habitations en opposition avec l’abondance de la nature c’est une décision franchement puérile indigne d’un metteur en scène aussi expérimenté. Le film se perd également dans une représentation routinière de la vie quotidienne et aurait grandement bénéficié de persister dans la vision opératique présente lors de certains trop rares passages du récit, ou que nous avons vu tout au long des Mille et Une Nuits, film moins « réaliste » mais bien plus beau et bouleversant.

Ma note personnelle : 5/10