Les Mille et Une Nuits Volume 1 : Une Odyssée Portugaise

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L’intrigue, le scénario, l’histoire, des mots qui nous sont ressassés sans cesse. Le sacro-saint et indispensable pitch, soit la capacité de résumer son film en quelques courtes phrases pour aguicher l’attention des chaînes de télévisions et distributeurs. Sans lui, pas de film. Mais est-il juste de devoir raccourcir des années de travail, de recherche et de passion en un résumé de trente secondes ? Est-ce saine cette obstination mercantile de réduire les œuvres d’art en leur forme la plus simple et basique ? Le cinéma ne doit-il pas avoir d’autres ambitions que la simple répétition d’une formule gagnante, n’existe-il pas d’autres formes de récits que ceux prônés par Cambell et Mckee ?

Un film ambitieux

Les Mille et Une Nuits s’inscrira sans aucun doute comme l’œuvre fondamentale du réalisateur portugais Miguel Gomes. Fondamentale par son propos et son ambition : dresser un tableau complet du Portugal contemporain, fondamentale par sa durée faramineuse de presque sept heures (coupé en trois volumes pour la distribution). Le succès critique et publique de Tabou (en noir et blanc et quasiment muet, rappelons le), son précédent film, a très certainement offert à Gomes la possibilité d’entreprendre un projet de cette envergure auquel il faut rajouter l’audace et la confiance de ses producteurs et distributeurs.

Description du Portugal par M.Gomes

Le Portugal, ce pays magnifique, riche en culture et en histoire. Un pays minuscule bordé par l’Atlantique et le cousin espagnol, qui d’antan domina la terre et les océans, réduit aujourd’hui à l’état de crise économique, de chômage de masse et d’austérité imposée. Tel est le sujet que se propose d’étudier Gomes à travers ce film. Mais le génie du metteur en scène ne provient pas du sujet qu’il choisit de traiter mais plutôt du dispositif qu’il engage pour ce faire. Là où une grande majorité de réalisateurs se seraient contentés de suivre un ou deux protagonistes écrasés par la machine économique, Miguel Gomes se refuse de produire un sous-Loach, ou un sous-Dardenne. Au contraire, Gomes rejette le format du réalisme social au profit d’un mélange des genres et d’une fantaisie Pasolinienne. Impossible de trouver un personnage principal, le protagoniste ici, c’est le Portugal tout entier, ou du moins le peuple portugais qui est célébré.

Synopsys

S’il est impossible de réduire le « scénario » à l’état de quelques phrases, il en est de même pour la forme, Gomes usant d’une multiplicité de dispositifs, passant de l’un à l’autre avec une aisance impressionnante, jamais déconcertante pour le spectateur. Tantôt, nous plongeons dans le genre documentaire, images de chantiers navals narrées par de la voix-off, tantôt dans la pure fiction où le premier ministre voyage, l’érection proéminente, à dos de chameau. Du film dans le film, de la narration à l’intérieur d’autres narrations, du conte, du regard caméra, du documentaire social, de la fable historique, c’est bien simple, il est plus facile d’expliquer ce que Les Mille et Une Nuits n’est pas plutôt que ce qu’il est (Spoiler : il ne fait pas partie de l’univers Marvel.).

Une multitude de récits

Ce dispositif formel, n’est pas sans contraintes. En effet cette multitude de récits, le refus de se contraindre à une narration plus conventionnelle crée une inconstance certaine au sein de l’œuvre. Le film est loin d’être parfait, tout d’abord il n’a clairement pas été réalisé dans l’intention d’être coupé en plusieurs chapitres. On en ressort du coup légèrement frustré conscient d’avoir vu une œuvre incomplète. Et vient évidemment le soucis de la variation en qualité de certaine séquences par rapport à d’autres, comme dans tout film comportant plusieurs contes ou courts différents. Cependant, force est de reconnaître que Gomes les enchaînent avec fluidité et grâce, chose que bien peu de films d’anthologies parviennent à exécuter. L’élégance des transitions, à mettre en rapport avec une beauté plastique à tomber par terre. La caméra de Sayombhu Mukdeeprom, chef-opérateur attitré du maître Apichatpong Weerasethakul, semble toujours placée au parfait endroit et capte le jeu avec ce qu’il faut de retenu et de majesté. Les plans passent de l’épaule au plan fixe sans jamais perturber l’œil, et que dire du travail sonore, culminant dans une scène sublime lorsque des nageurs se jettent dans la l’océan un 1 janvier dans un silence absolu.

Notre avis sur le film

Trois ans après Tabou, Gomes prouve une fois de plus qu’il est un des réalisateurs européen maîtrisant le mieux le récit visuel, préférant toujours le raffinement à la virtuosité, l’humain à l’intrigue, la singularité à la banalité. Les Mille et Une Nuits volume 1 s’impose comme un grand film foutraque, imparfait, grandiose, magnifique, frustrant, bouleversant dont l’inconstance n’est égalé que par son incroyable ambition. Une grande œuvre du cinéma Portugais qui méritera d’être revisité dans sa version intégrale.

Ma note personelle : 8/10

Si vous avez aimé cette analyse n’hésitez pas à lire notre analyse complète sur le film Les Nuits Blanches du Facteur (2014) : Les oubliés de la mère Russie