Le Prince de Hombourg -Analyse : Dura Lex, Sed Lex

5min
Le-Prince-de-Hombourg.jpg

Résumé du film

Pris d’une crise de somnambulisme le jeune prince de Hombourg ère à travers la forêt, à l’étonnement et l’amusement de ses collègues qui se jouent de ses maux. Il se réveillera incapable de déterminer si ce qu’il vient de vivre était réel ou bien un rêve, un ton que tente de mettre en place le film dès la première séquence, plonger le spectateur dans un état logorrhéique et enivrant, au sein d’un monde paternaliste et prédicant, où règlement et respect des ordres l’emporte sur raison et bon sens.

L’arrivée du film en France

Présenté au festival de Cannes 1997 mais inédit en France, Le Prince de Hombourg est une adaptation fidèle de la pièce du dramaturge allemand Heinrich von Kleist par Marco Bellocchio. Presque 20 ans plus tard, Carlotta, le spécialiste de la distribution de films anciens, nous offre enfin une sortie française.

L’adaptation théâtrale s’avère très souvent un exercice périlleux. Quoi de pire, en effet, que le théâtre filmé, la simple captation de dialogues dénués de toute intention de cadre, une succession de paroles et non d’actions ? Si les deux arts présentent évidemment de nombreux points communs ainsi que des liens indélébiles depuis l’invention du cinéma il y a presque 120 ans, il est néanmoins indispensable de visualiser ce qui les opposent et de comprendre ce qui peut être à l’origine de la faillite de nombreuses adaptations.

Le cinéma est avant tout l’art du récit visuel : pour ce faire il nécessite un choix judicieux et strict de plans, de cadres afin de les monter ensemble. Pas de choix de plan ou de montage possible au théâtre, ou plutôt, une seule, le plan large en plan-séquence si on cherche la comparaison cinématographique. De ce fait, l’art de la mise en scène provient du mouvement des personnages dans l’espace, la précision du dialogue ainsi que la direction des acteurs. Cela survient comme une évidence donc, que les metteurs en scène de théâtre les plus accomplis traduisent parfaitement ces traits au cinéma lorsqu’ils endossent le rôle de réalisateur.

Le processus cinématographique lui, s’appuie sur un découpage en amont du tournage et un montage en post-production. La performance de la représentation en direct est absente, remplacée par une expérience enregistré, figée dans le temps, où le choix de chaque cadre et l’articulation finale du récit sont travaillés à l’image près, où l’interaction entre l’acteur et le spectateur se fait par procuration. De ce fait, les adaptations trop rigoureuses souffrent généralement d’une rigidité, d’une froideur non présente dans la pièce d’origine. Le dispositif cinématographique semble ainsi exacerber l’artificialité des dialogues et des émotions que l’on retrouve au théâtre et un réalisateur se doit de les adapter différemment.

Notre analyse

Si Le Prince de Hombourg n’est pas dépourvu de certains de ces défauts, il parvient toutefois à faire oublier une grande partie de sa théâtralité originelle grâce notamment à la photographie sublime de son chef opérateur Giuseppe Lanci. Fidèle collaborateur de Bellocchio (responsable également des images de La Chambre du fils de Nanni Moretti et de Nostalghia d’Andreï Tarkovski), Lanci photographie chaque plan du film avec tant de beauté et de fulgurance que cela en devient presque distrayant mais illustre parfaitement l’envie de Bellocchio de transformer les écrits de Kleist en une œuvre cinématographique à part entière. Le retour au théâtre, quant à lui, se fait durant les longues scènes de dialogue. Chaque phrase est méticuleusement écrite et la langue fait preuve d’une qualité littéraire indéniable. Elle pose, en revanche, un problème manifeste de distanciation vis à vis du film : entre le dialogue, très beau mais peut-être trop et l’image, sublime mais peut-être trop également, il devient difficile pour le spectateur de s’abandonner totalement à l’œuvre et de lâcher prise avec la réalité pour rentrer totalement dans le récit du Prince. L’émotion s’en retrouve ainsi affecté, ôtant une grande partie de la force de la séquence finale qui vient faire magnifiquement écho à la toute première, un frisson intellectuel donc, au détriment des tripes.

Réjouissons nous cependant, spectateurs Français d’avoir la possibilité d’enfin découvrir ce film de Bellocchio dix-sept ans après sa présentation en sélection cannoise car Marco Bellocchio est un réalisateur magnifique, malheureusement trop souvent oublié dans le paysage cinématographique italien contemporain au profit de cinéastes vulgaires et insipides tels Garrone ou Sorrentino.

Ma note personnelle : 7/10