Le garçon et le monde : critique poétique et politique

7min
le-garcon-et-le-monde.jpg

Avec Le garçon et le monde, le réalisateur brésilien Âle Abreu a ébloui le festival d’Annecy, où il a obtenu le prix du public. Le film est distribué en France par « Les films du préau ». « Du cinéma pour les enfants », tel est leur slogan. Pourtant, Le garçon et le monde n’est pas une innocente et moralisatrice ode à la nature. Le film d’animation d’Âle Abreu critique avec force l’industrialisation de l’agriculture et la consommation, et dépeint un monde rural à l’abandon.

Synopsys

C’est dans une jungle de coups de crayons aux multiples couleurs que l’on découvre le personnage principal, le « garçon ». Il a de grands yeux et des pommettes bien rouges, mais pas de bouche. Pour quoi faire ? Il y a très peu de dialogues dans le poème animé d’Âle Abreu, et les rares paroles prononcées sont incompréhensibles (du brésilien à l’envers). Les dessins, les couleurs et la musique sont bien suffisants. Le film illustre parfaitement la force de narration qu’a le cinéma, « simplement » grâce à l’image et au son. Nul besoin de la parole pour porter un message clair et fort.

Au début du film, le petit garçon saute de nuage en nuage, rit et observe la multitude de plantes et d’animaux… Jusqu’à ce que d’assourdissants bruits de machines et de sombres nuages viennent troubler son rêve éveillé. L’enfant dégringole, mais sa chute est amortie par une feuille à laquelle il s’est accroché. Le soulagement n’est que temporaire car revenu sur la terre ferme, le garçon assiste au départ de son père qui semble se faire engloutir par le train qui l’emmène à la ville… car c’est à la ville qu’il y a du travail. La chute de l’enfant est symbolique, elle illustre le propos d’Âle Abreu : notre monde s’écroule et nous précipite dans sa chute.

Un univers

Dans le monde dépeint par le réalisateur, machines, faune, flore, agriculteurs et hommes d’affaires s’opposent et se côtoient. Le monde de l’industrie est dessiné avec du noir, du gris, des carrés et des rectangles. Les forces de l’ordre – complétement déshumanisées – sont les pièces d’une mécanique avançant sur un rythme cadencé, semblable à une marche militaire. En revanche, les machines, le train, les camions et les bateaux ont des yeux et des bouches prêtes à avaler et à détruire le peu d’humanité qui subsiste. Les agriculteurs ressemblent quant à eux à des abeilles au travail – grâce à une très belle vue du dessus. Ainsi, on voit dans Le garçon et le monde un peuple formaté, divisé entre oppresseurs et opprimés, deux catégories qui s’opposent mais qui s’articulent pourtant très bien dans le système mondial de la production. Mais quand le morceau de flûte – leitmotiv du film – se fait entendre, c’est signe d’espoir et il apparaît alors une vision éphémère d’un peuple coloré, uni.

Le reste du temps, le contraste est fort entre les travailleurs et ceux qui les exploitent ; les agriculteurs et les ouvriers sont bien plus petits que ceux qui les exploitent (le cow boy et les hommes en noir). Âle Abreu représente ainsi l’inégalité des rapports de force dans un monde qui s’urbanise au détriment de la nature et au profit de la surconsommation ; en témoignent les nombreuses publicités qui envahissent la ville et s’invitent dans les foyers par l’intermédiaire de la télévision, ainsi que les nombreuses boites de conserves qui remplissent les placards… On ne peut s’empêcher d’y voir un clin d’œil à l’œuvre d’Andy Warhol, Campbell’s Soup Cans.

Dans Le garçon et le monde, la nature a à la fois un rôle de représentation de notre écosystème – richesse et source d’oxygène que l’on transforme, abîme et détruit – mais aussi une valeur symbolique, comme lorsque le garçon est tourmenté et qu’il se débat dans une tempête remuant les eaux, les vagues prenant la forme de dangereux tourbillons.

Critique du film

Esthétiquement, le film d’animation d’Âle Abreu est… tout simplement beau. Le coup de crayon est excellent, d’autant plus qu’il est accompagné de collages. Il y a beaucoup de blanc – celui des nuages, du coton, de l’espace. Parfois, les plans sont presque « vides », il semble y régner la quiétude. Souvent, ils sont saturés par une profusion de couleurs, par une végétation luxuriante ou par un amas de maisons, ou de déchets. Les collages d’éléments photographiques dans le dessin sont faits avec subtilité. On ne les remarque pas, mais ils font la différence ; ils servent de preuve et confirment, grâce à leur valeur documentaire, le discours véhiculé par les dessins.

Quant à la bande son, elle est excellente. Le chœur, constitué de voix d’enfants, rythme le film au gré de ses pulsations. Certains instruments sont empruntés à la batucada et nous transportent dans l’ambiance du carnaval de Rio telle qu’on se la représente, joyeuse et festive. Le générique de fin est agrémenté d’un bon morceau du rappeur brésilien Emicida. Etonnant, pour un dessin animé ? Pas tant que ça. A film engagé, musique engagée : le rap marche très bien. Mais le principal, ce sont les percussions, présentes tout au long du film – surprise, les fameux instruments sont en réalité les corps des membres du groupe Barbatuques… De la musique organique dans un film qui critique notre propre autodestruction, voilà qui fait sens.

Le garçon et le monde est un grand et beau dessin – mais pas un dessin d’enfant, pas vraiment. Car s’il en prend les traits, le film d’Âle Abreu ne propose pas une vision naïve du monde. « Je ne cherchais pas nécessairement à dessiner comme un enfant, mais je cherchais la même liberté qu’ils ont quand ils dessinent. », a dit le réalisateur brésilien. Sa poésie animée est un triste constat ; pas totalement dénué d’espoir, mais presque.

Ma note personnelle : 9/10

Cliquez ici pour la bande annonce

Lire aussi:

La isla minima
Un Français: l’humain au détriment de la faiblesse