Le film pornographique est-il esthétique ?

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La sortie prochaine du nouveau Gaspar Noé, le bien nommé Love, avec ses scènes de sexe frontales et son désormais fameux plan d’éjaculation sur le public, nous a amené à nous interroger. Noé est particulièrement connu pour ses films coup de poing dans lesquels le sexe, la violence et l’usage des drogues est systématiquement esthétisé. Love n’échappe pas à la règle et son esthétisation de l’acte sexuel suscite une question : le film pornographique est-il esthétique ?

Non pas que le film de Noé soit pornographique, ce n’est pas à nous d’en juger, d’autant plus que la frontière entre érotisme et pornographie est bien plus mouvante et perméable qu’on le croit. Disons plutôt que, surfant sur la sortie du film, nous avons décidé de nous poser cette question qui, dans le climat actuel de banalisation de la pornographie et d’esthétisation de la sexualité à travers les publicités (de voitures, de vêtements, de boissons etc…), les clips musicaux et consors nous semble particulièrement bien venue.

Comment définir le film pornographique ?

Pour le dire simplement, c’est un film qui, par essence, vise à exciter sexuellement le public auquel il est destiné par la représentation d’actes sexuels. Souvent publiquement calomnié, considéré comme abêtissant et avilissant, il est rejeté dans les marges de la production cinématographique. Les docteurs en psychiatrie allemands Jurgen Galinat et Simone Kühn, dans leur article Brain Structure and Functional Connectivity Associated With Pornography Consumption paru en mai 2014, s’attachaient même à démontrer que visionner du porno nuirait au cerveau et serait un facteur de réduction de la matière grise. D’Andrea Dworkin à Catharine McKinnon en passant par ces psychiatres les opposants à la pornographie sont extrêmement nombreux et participent de cette éviction du film pornographique.

Cependant nous ne sommes pas là pour trancher et dire si oui ou non le porno est bon ou mauvais ou ni bon ni mauvais. Notre article n’est donc ni une apologie du film pornographique, ni un réquisitoire à son encontre. Cette question bien plus complexe qu’elle n’y paraît pourra néanmoins faire l’objet d’un prochain article. Nous n’allons pas tenter de mettre un terme à la guerre du porno mais juste tenter de répondre à cette interrogation philosophique portant sur l’esthétique du film pornographique.

Alors qu’est-ce que l’esthétique et que signifie-t-elle ?

Dans le langage courant, l’esthétique renvoie à l’apparence, la beauté, le soin du corps. On l’emploie aussi pour qualifier un objet comme synonyme de beau. L’on parle, par exemple, de chirurgie esthétique pour qualifier le travail sur le corps dans le but de le conformer aux canons de beauté du moment.

L’esthétique est par ailleurs un champ d’étude philosophique, créé par l’allemand Alexander Baumgarten et qui donnera son nom à l’un des ouvrages majeurs d’Hegel. L’esthétique est donc aussi une discipline : on peut travailler l’esthétique de quelque chose. Ici, l’on ne parle pas de beauté mais de forme.

Comme vous pouvez le constater, le mot « esthétique » est fortement polysémique et cela pose souvent problème lorsque l’on doit s’interroger à son propos.

Partons de son étymologie : « esthétique » vient du grec Aisthesis, soit la faculté de percevoir par essence, les sensations. Aujourd’hui on associe plus le mot à la beauté qu’au sens physiologiques. Cela implique donc plusieurs niveaux de réflexion dans notre travail et engage fortement notre subjectivité puisque les sensations et la définition de la beauté sont largement tributaires du point de vue de celui ou celle qui se prononce. Chacun pourra avoir un avi différent sur ce qui va être dit et je vous invite donc à lire l’article dans son entier AVANT de faire vos commentaires, qui seront évidemment les bienvenus.

Le film pornographique est-il esthétique ?

Si l’on s’en réfère à la définition première du mot esthétique, on peut considérer que le film pornographique est esthétique. Visant à susciter l’excitation sexuelle, donc une sensation, il serait esthétique par essence.

Le film pornographique provoque cette excitation par la monstration pseudo-exhaustive d’une certaine représentation, généralement fantasmatique, de l’acte sexuel. Centré autour de la pénétration, qui doit toujours être parfaitement visible et ostentatoire, le film pornographique ne cesse de décrire et de pointer du doigt cet acte sexuel. Cela par le biais d’une sur-utilisation du gros plan, véritable pierre angulaire de la grammaire cinématographique du porno, généralement focalisé sur les sexes et les orifices et tout ce qui peut être engagé dans le rapport sexuel.

Ainsi, il épuise les positions en les énumérant et les enchainant sans transitions pour finir par prouver la « véracité » du rapport sexuel (autre thème particulièrement intéressant posant lui aussi des questions éthiques et philosophiques) par l’un des grands invariants du genre : l’éjaculation externe. Éjaculation sensée être la preuve tangible du plaisir sexuel authentifiant rétrospectivement la scène visionnée.

Ainsi, le film pornographique suscite la sensation d’excitation par la construction artificielle de cette excitation. Nous l’avons dit : il épuise le réservoir des positions possibles en reproposant des motifs invariants (fellation, levrette vaginale/anale, éjaculation externe souvent faciale), il use aussi de nombreux gros plans et atomise le corps humain réduit pour celui de la femme à trois orifices et pour celui de l’homme à un sexe bandé.

Mais le film pornographique utilise d’autres artifices dans son processus de fabrication de l’excitation. Notamment par l’usage de prothèses portées par les acteurs et/ou les actrices. Des prothèses sensées répondre aux fantasmes du public, de ce spectateur en quête d’excitation sexuelle. Il complète sa construction par l’ajout de bande sonore souvent bien plus travaillée qu’il n’y paraît. Gémissements, claques, sons en tout genres destinés à susciter ou simplement renforcer l’excitation du spectateur sont ainsi très souvent ajoutés après coup. C’est ce qu’on appelle le « Hachache ».

Enfin, le film pornographique utilise tout un vocabulaire afin de susciter des sensations chez le spectateur. Les acteurs et actrices portent des pornonymes qui les identifient et leur confère une certaine aura sensuelle et sexuelle. Ces noms participent du processus d’excitation au même titre que ce que Anne-Marie Paveau, professeur en sciences du langage, appelle les « pornèmes » dans son ouvrage Le discours pornographique (La Musardine, Paris, 2014). Ces mots, sensés provoqués l’excitation du spectateur et qui font généralement référence à la prostitution (« pute » étant le plus usité) ou à la zoomorphie (« chienne », « cochonne » etc.) Des mots qui incluent des injonctions et des insultes. Ce que Sade appelait « des jurements et des mots sales ». Le langage pornographique est un langage souvent violent et toujours conjugué au présent impératif (« Suce moi ! », « Baise moi ! » etc.). Il faut par ailleurs noter que le film pornographique use abondamment de l’autodescription. La grande majorité des actions sont commentées et décrites dans un mouvement redondant mis en place pour exciter. C’est ce que le philosophe Jean-Luc Nancy appelle « le supplément d’aveu du non avouable. »

L’on peut donc premièrement conclure que le film pornographique, qu’il atteigne son but en suscitant l’excitation sexuelle de son spectateur ou au contraire son aversion totale (ou peut-être les deux), est intrinsèquement esthétique puisque générateur de sensations. Tout les artifices qu’il met en place visent ces sensations.

Cette première réponse est assez convenue et attendue et elle mérite d’être nuancée. Si l’on s’en réfère à la deuxième définition du mot esthétique donnée plus haut, le problème gagne en complexité.

Il faut d’emblée prendre en considération, comme le soulignait encore l’ex-actrice X Ovidie (aujourd’hui réalisatrice) durant le colloque Borderline : les économies du sexe qui se tenait en décembre dernier au centre Pompidou, qu’il existe non pas une seule mais une pluralité de pornographies.

Il y aurait des films pornographiques esthétiques dans le sens où ceux-ci seraient travaillés en terme techniques (de lumière, de cadrage, de mouvement de caméra) mais aussi au niveau de la narration (scénario et dialogues) le tout mettant en scène des rapports sexuels respectant les corps des protagonistes. S’il existe des productions amateurs mal faites et mal conçues, ce type de film pornographique qui se revendique comme étant esthétique existe bien et ce au sein même de la mouvance pornographique mainstream. En France, c’est Marc Dorcel, qui dans le courant mainstream, apporte cette touche esthétique à ses production. Comparés au reste de la production, ses films sont particulièrement bien filmés et écrits. Cela reste encore loin du standing des films « ordinaires » mais porno et esthétisme ne sont donc pas pour autant étrangers l’un à l’autre.

Cette mouvance esthétique reste évidemment bien rare au sein de la production mainstream qui pâtit de la gratuité des sites proposants gratuitement vidéos et films pornographiques à la pelle.

Loin des projecteurs du porno mainstream, une mouvance ayant débuté dans les années 2000 travaille à faire du porno quelque chose de plus noble que ce à quoi la majorité des gens est habituée : le porno féministe.

Redonnant une place d’importance au plaisir féminin mais aussi au corps de la femme qui n’y est plus simple objet, support du plaisir sexuel masculin, il travaille aussi à rendre la production plus belle, plus travaillée. Les corps n’y sont donc plus des amas de chair désarticulables à l’infini, imposant des positions en boucle ad nauseam, jusqu’à épuisement de toute forme de désir. Ces féministes ce sont la suédoise Erika Lust, les américaines Candida Royalle et Tristan Taormino ou encore la française Ovidie, qui toutes tentent de sublimer les corps et les rapports sexuels, de leur redonner la noblesse, la beauté, et la passion qui doivent les animer. Ici, le projet est clairement de créer une pornographie esthétique et respectueuse.

Cependant, il faut encore nuancer le propos. Ne perdons pas de vue que ces phénomènes sont encore des phénomènes de niches trop peu connus du grand public et souvent délaissés parce que payants. La majorité de la pornographie mainstream, qui est tout sauf esthétique, reste la pornographie dominante. Elle propose des films compilatoires qui offrent des loops de scènes de sexes répondant à des schémas bien définis. Ni l’image, ni le scénario n’y sont travaillés. Ces films se contentent d’empiler les scènes dans un mouvement redondant. Par ailleurs, ces films ne respectent souvent pas les corps de ses acteurs, qui tournent les scènes à la chaine comme des bêtes, ni l’acte sexuel en lui-même. Celui-ci y est réduit à un geste itératif vidé de contenu et souvent humiliant.

Lorsqu’on en vient à parler de forme et de beauté, l’on remarque donc que la question de l’esthétique se complexifie et que s’opposent plusieurs types de films pornographiques.

Pour conclure

La pornographie oppose, distingue, divise. Elle est synonyme de discorde comme en témoignent les Porn Wars dont nous parlions en introduction. Le film pornographique engage donc une lutte des subjectivités qui s’étend sur les terrain de la philosophie (éthique, esthétique etc.), de la politique, de l’économie etc. Il déchaine les passions et ne se prête donc pas, ou difficilement à l’analyse objective. Or, l’esthétique est une discipline engageant nécessairement la subjectivité de celui qui se prononce et les débats sur l’art contemporain à propos par exemple des œuvres de Brancusi ou de Marcel Duchamps en sont les symptômes.

Se poser la question de l’esthétique du film pornographique c’est donc se poser un problème indéfini (d’où sa légitimité philosophique). Le film pornographique distordant les subjectivités, elles-mêmes à la base du jugement esthétique, c’est un cercle vicieux qui se créé et qui admet difficilement un avi tranché. C’est une multitude d’autres questions que fait jaillir cette première interrogation. Cet article avait donc pour but de lancer la réflexion sur le sujet et votre avis est le bienvenu afin de la poursuivre.