Le film Dheepan : fantasmes poussés

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Trois mois après avoir remporté la Palme d’or à Cannes, le dernier film de Jacques Audiard est sorti sur nos écrans, et c’est l’occasion pour ceux qui n’ont pas posé le pied sur la croisette de découvrir Dheepan, et tenter de comprendre l’engouement qu’il a causé.

Comprendre le film Dheepan

En cette période où les catastrophes humanitaires aux origines de flux massifs d’immigration font toutes les unes de l’actualité, on attend avec impatience que le cinéma aborde le sujet du côté des parcours, des combats et des humains qui les mènent. Malheureusement jusqu’ici dans le cinéma français qui s’en est emparé on se souvient surtout du mauvais Samba du duo Nakache-Toledano.

Comme Samba, Dheepan prend comme titre son personnage, et on va voir le film en espérant que l’immigration ne soit pas de nouveau uniquement le prétexte d’un film sans aucun fond. Et on a à moitié raison. Comme Toledano et Nakache, Audiard se réclame apolitique dans son traitement du sujet, démarche un peu lâche de la part d’un réalisateur avec autant de visibilité que lui. Néanmoins on est bien moi de la légèreté et de l’humour de Samba, avec au contraire une atmosphère violente et un contexte très tendu.

Synopsys du film

Dheepan est donc le nom qu’emprunte un ancien soldat des Tigres Tamoul pour quitter le Sri-Lanka après la guerre civile. Avec une femme et une petite fille orpheline, ils se font passer pour une famille pour pouvoir se rendre en France. Après cinq minutes d’intro sri-lankaise et de dialogue avec le passeur, les trois personnages sont maintenant à Paris, où Dheepan est vendeur à la sauvette. Un rendez-vous avec un col blanc inexpliqué (un employeur? un conseiller social?) les amène ensuite à emménager dans une banlieue mal famée, à priori dans la région parisienne. Et alors on est perdus : est-ce que c’est un film sur des migrants et leur intégration en France? Un film sur les cités? Sur comment s’intégrer dans une cité?

Audiart et l’univers de la banlieue

En créant de toutes pièces une cité régie par des voyous bruyants et violents, Audiard semble projeter sa propre vision de la banlieue, qui est placée là pour Dheepan, Yalini et Illayaal comme un miroir qui leur rappelle la guerre qui les a fait quitter leur pays. Armes, armées, affrontements, menaces et tension, observés et vécus par des étrangers et pourquoi? Pour une espèce de petite morale à deux sous dirigées vers les méchants voyous des cités qui veulent jouer à la guerre? Ou plutôt pour symboliser l’hostilité apparente qui plane en France contre les migrants? L’ambiguïté est assez malaisante, mais ce qui paraît plus évident, malgré ce que la bande annonce voulait nous faire croire, c’est que l’immigration et l’intégration ne sont absolument pas les sujets du film.

Le sujet c’est Dheepan, et comment la guerre à laquelle il a voulu échapper le poursuit où qu’il aille. Les informations sur son passé sont très réduites mais son malheur est évident, tout comme sa volonté de continuer à vivre, même si cela veut dire qu’il doit tout recommencer à zéro. Il pense avoir de nouveau une vie de famille avec Yalini et Illayaal, mais leur situation anormale les empêche de se laisser aller complètement dans leur nouvelle vie. Il ne veut plus jamais avoir à combattre et à tuer, mais l’ambiance dans la cité et les tensions qui se créent avec les voyous le poussent à agir. Et il finit par exploser, dans une séquence extrêmement violente, très impressionnante et brillamment dirigée, mais complètement irréaliste, et à côté de la plaque, car prétextée par des fantasmes et des idées reçues pris
à la lettre (sur les migrants ET les cités).

Dheepan: le jeux d’acteur et la mise en scène

La mise en scène d’Audiard est maitrisée, et les acteurs sont très convaincants. Antonythasan Jesuthasan, dont c’est le premier rôle en France bien qu’il y vive depuis des années, a déclaré que le personnage de Dheepan est largement inspiré de sa propre vie. Son mutisme se compense par ses regards inquiets, sur le qui-vive et rarement au repos. Kalieaswari Srinivasan interprête Yalini avec toute la force, la gentillesse et la colère d’une jeune femme qui ne supporte pas la violence et de vivre avec la peur. Vincent Rottiers joue le rôle d’un voyou « gradé », dont l’apparente instabilité inquiète.

Notre avis
Si la forme de son film ne peut donc pas être reprochée à Jacques Audiard, le fond gêne par le fait qu’il pousse à l’extrême des situations qui s’allient mal. Sans pouvoir crier à l’inexactitude complète, on peut rappeler que les fantasmes limitent beaucoup la réalité.

Ma note : 6/10