L’analyse rétro n°2 : « Vol au dessus d’un nid de coucou » de Milos Forman.

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Vol au-dessus d’un nid de coucou (One Flew Over the Cuckoo’s Nest) réalisé en 1975 est le premier grand succès public et critique de Milos Forman (cinq oscar, dont celui de la meilleure réalisation), qui s’attache, après Fuller (Shock Corridor, 1963), Polanski (Répulsion, 1965), Wiseman (Titicut Follies,1967) et bien d’autres, à traiter le sujet de la folie. Ce film est l’adaptation du bestseller écrit sous LSD en 1962 par Ken Kesey ex prisonnier ayant travaillé dans une institution psychiatrique. Jalon essentiel du nouvel Hollywood, il fallut pourtant attendre le succès inespéré d’Easy Rider (1969), qui lança pour de bon ce mouvement renouvelant les thèmes et les codes du cinéma américain, pour que Michael Douglas accepte de prendre le risque de produire Vol au-dessus d’un nid de coucou. Fable libertaire incontournable, ce film offre en réalité une réflexion plus profonde qu’on ne pourrait le penser au premier abord…

Début du film

Dès son arrivée dans l’asile Mcmurphy est filmé comme un prisonnier qu’on amène à sa geôle, il semble être jugé par le personnel hospitalier (plans en plongé et contre plongée). D’ailleurs un lien avec le milieu carcéral est tout de suite instaurée avec les grilles, les menottes et une insistance sur les bruits de clés, plus tard, lorsque les malades sortiront dans la cour, la caméra filmera l’extérieur en frôlant les grilles accumulées dans la profondeur du plan et insistera sur les barbelés accentuant le sentiment d’enfermement.

La signification du code couleur

Un code de couleur et musical tranche l’opposition entre McMurphy et l’univers hospitalier. Tout ce qui touche à l’hôpital est en blanc, excepté McMurphy qui intègre toujours au moins une couleur sous ses habits de pensionnaire (il joue le jeu mais au fond de lui il est en résistance), et Miss Ratched qui à chaque entrée dans l’hôpital est vêtue de noir comme en habits de deuil (deuil des désirs, des passions et envies…). Les autres patients adopte le blanc de l’hôpital, ils en font partie intégrante, ils représentent les membres du système accessoirisés par Ratched et McMurphy. La musique est assez peu présente dans ce film et tient pourtant une place importante. Il y a un décalage entre la musique classique diégétique imposée par Ratched dans le bloc dont la légèreté sert à contraster avec l’ambiance lourde qui pèse sur les personnages et participe à leur aliénation et la musique extra diégétique qui accompagne les évasions hors de l’asile qui est alors plus folk et apaisante qui symbolise leurs élans de liberté. Pat ailleurs lors des séances de thérapie de groupe les patients sont le plus souvent filmés en gros plans tandis que McMurphy n’est filmé qu’en plan rapproché, ceci marque son détachement vis-à-vis de ce qui l’entoure. Tous ces éléments servent à marquer l’opposition entre le milieu hospitalier assimilable à une prison et McMurphy montré comme un résistant œuvrant pour la liberté.

Miss Ratched: la figure d’autorité

Miss Ratched (incarnée par Louise Fletcher qui fut récompensée par un Oscar pour son interprétation) est quant à elle la figure de l’autorité qui derrière une attitude apaisée, un visage presque doux même s’il est stricte exerce une tyrannie dure se justifiant par un principe de thérapie qu’elle applique d’une main de fer. On la voit mettre en œuvre tous les moyens (la musique, les médicaments, la force…) pour maintenir un ordre austère au sein de son bloc et se servir des névroses de ses patients, en particulier lors des séances de thérapie de groupe, afin de les maintenir sous son joug. . Elle incarne l’ordre moral et social appliqué par un régime autoritaire. . Miss Ratched semble, d’autre part, totalement impassible face à la détresse des malades dont elle s’occupe, comme ne témoigne le dernier plan de la première séquence de thérapie de groupe, aucune empathie ne se dégage de se personnage qui semble bien plus intéresser par le pouvoir que lui confère ses patients que par leur véritable guérison. Ainsi Miss Ratched et les reste du personnel hospitalier passent leur temps à se décharger sur les patients, ils semblent autant, que les malades, avoir besoin de l’hôpital ce qui amène à se demander qui en est le plus dépendant de l’institution psychiatrique et pousse à voir la métaphore de n’importe quelle autorité ayant besoin de sujet pour exercer son pouvoir. Le personnel fait tout pour empêcher les patients de s’agiter ou de s’exprimer en dehors de temps impartie (ils les empêchent de danser par exemple) et compartimente chacune de leur action afin de créer l’ordre. Par ailleurs l’infirmière à peur de McMurphy lorsqu’il s’introduit dans leur box, se montrant ainsi indocile, comme un gouvernement craignant que son peuple ne se rebelle et qui met alors en place des mesures restrictives pour que cela n’arrive pas. Durant tout le film nous assistons à un crescendo dans la bataille de pouvoir entre McMurphy et Ratched, chacun de ses affronts étant de plus en plus important et punie de façon proportionnelle par Ratched grâce à ses « hommes de mains » (assimilable à une sorte de police) qui alors incite son adversaire à pousser encore plus loin la révolte dans un jeu de surenchère qu’il instaure lui-même au début du film. Ceci jusqu’au climax soit la fête organisée à l’intérieur même de l’établissement hospitalier qui finit de montrer le caractère horrible de Ratched qui prend plaisir sadique à rabaisser Billy Babit alors qu’il semblait presque guérit (absence de bégayement et effronterie quand il s’adresse elle) afin de rasseoir son pouvoir sur lui en faisant une fois de plus appel à la figure maternelle qui paralyse le jeune homme et provoque son suicide.

La fête: l’ultime plaisir

Le traitement de la folie pour elle-même est aussi intéressante à analyser par exemple au travers de la fête justement, ultime réjouissance censée marquer le départ de McMurphy et de ceux qui veulent bien le suivre ressemble à la fête de fous médiévale ou l’ordre est inversé (les fous rentre dans le box des infirmières alors qu’elles en interdisent strictement l’accès) le pouvoir est à eux, ils peuvent faire ce qu’ils veulent et jouir des plaisirs « bas » : la nourriture, l’alcool, la chaire… Cette scène permet de faire un lien avec les théories de M. Foucault sur l’histoire de la folie d’après lesquelles on donnait bien plus volontiers la paroles aux fous durant le Moyen Age, justement au travers des fêtes ou bien d’autres véhicules de cultures (littéraires, iconographiques…) et contraste pour mieux remettre en question la vision moderne du fous qu’on doit corriger et remettre au pas en le cachant et en le « soignant » par des méthode reniant leur nature. Ceci pose la question de l’acceptation de l’anormalité dans notre société. Milos Forman voulait que l’interprétation des acteurs soit sans emphase et reprenne la façon dont les fous tentent de coller à la normalité hors ce n’était pas du goût de Jack Nicholson qui organisa lui-même des répétitions afin de coacher les acteurs autrement (il est assez amusant de remarquer que cela reprend le schéma du film). On notera donc une forte importance des gestes dans la transcription de la folie, le langage est dépassé, la communication entre les personnages est très compliquée, il n’y a que Ratched qui réussisse vraiment à le maîtriser et par ses mots à avoir une influence sur les autres. McMurphy par un subtil mélange des deux réussi à gagner le respect et la sympathie des autres et ainsi de les influencer et c’est de la que se situe toute l’ambiguïté du personnage qui par l’ambivalence de ses modes d’expression nous empêche de savoir s’il est fou ou non. L’ambigüité du langage et du personnage principal est d’ailleurs présente jusque dans le titre « cuckoo » signifiant soit un coucou soit un fou, on ne peut donc pas vraiment juger de la portée de la métaphore et le mystère sur l’état de McMurphy, véritable fou ou simulateur, reste entier pour au moins la première moitié du film.

Une oeuvre contestataire ?

Finalement l’œuvre contestataire semble se limiter à une fable relativement politiquement correcte pour son époque, en tout cas en adéquation avec l’air du temps et les mouvements de pensées des années 70. Cependant l’ambiguïté du personnage : un acteur qui joue quelqu’un jouant la folie, permet mise en abyme du spectacle et propose d’autre clés de lecture. Le personnage principal peut alors être vu comme un produit de l’industrie du spectacle qui amène à vouloir être regarder, à l’image des protagonistes d’autres film de Milos Forman (Amadeus, Man on the Moon…) McMurphy est un personnage narcissique qui n’a de cesse de se mettre en avant afin d’obnubiler les autres patients et ainsi de dérober à Ratched le pouvoir qu’elle exerce sur eux. A la manière d’un metteur en scène il passe son temps à diriger les autres malades, en leur donnant des ordres afin qu’ils suivent les plans qu’il a élaboré et que lui seul connait. Pour ce faire il parle fort fait de grands gestes, bref il attire l’attention sur lui par tous les moyens. Même dans ces interactions avec Ratched, on sent son désir d’être le centre d’attention, le sujet de discussion. Un plan où l’on voit le reflet de McMurphy dans la télévision, avant qu’il n’imite les commentaires d’un match de baseball permet d’établir un lien fort entre ce personnage et son désir de spectacularité.

McMurphy semble plus œuvrer pour un bien commun que le personnel médical

Car plutôt que de s’appuyer sur leur peur et leurs névroses, il s’appuie sur leurs espoirs et ce qui les rend joyeux cependant il n’en reste pas moins qu’il les soumet à son autorité. Plutôt que d’utiliser sa liberté pour lui-même, il veut l’appliquer à tous et se placer en chef d’un mouvement contestataire entraînant les autres malades dans son idéologie, ceci pose la question : peut-on forcer les autres à accepter notre aide et imposer notre vision du bien commun aux autres ? Après tout c’est aussi ce que fait Ratched par d’autres moyens et dans un autre but. La bataille entre Ratched et McMurphy peut représenter le choc de deux idéologies, l’une normative mise en place grâce à des mesures autoritaires, l’autre plus populiste et attrayante mais pas moins coercitive dans la manière qu’elle a d’être imposée par un seul individu. McMurphy se place alors entre le libérateur et le manipulateur, sert les autres mais aussi avant tout sin propre intérêt.

Une relation destructice

Une relation très forte et destructrice se tisse dès les premières interactions entre Ratched et McMurphy qui se traduit au début par des jeux de regards puis se développe au cours du film. Il a une sorte de besoin rester afin de continuer de vivre au travers des autres, et aussi pour les autres qu’il veut prémunir de l’influence presque maléfique de l’infirmière. Alors qu’il a l’occasion de fuir il hésite, cette hésitation est retranscrite par un plan poitrine fixe d’une grande longueur, ce qui contraste avec les rythme du reste du film qui alterne des plans avec tous les personnages afin de capter les réactions des uns et des autres.

Cette fois McMurphy est seul avec lui-même et malgré ce que veut nous faire croire les plan qui suit (un raccord regard sur la fenêtre ouverte au petit matin), il ne s’enfuit finalement pas. Inversement Ratched à besoin qu’il reste. Quand, plus tôt, les médecins décident de renvoyer McMurphy en prison considérant que sa place n’est pas à l’asile, elle est la seule à s’opposer à cette décision malgré le mal qu’il lui donne. C’est comme si elle éprouvait le besoin de toujours le remettre à sa place, comme si de réussir à brimer ses élans libertaire était une mission à accomplir à tout prix.

Comprendre l’époque des années 70

McMurphy vu comme le véhicule d’un discours contestataire produit de son époque, qui s’avérera relativement vain car il finira par être mis au pas de force par le système qui transforme sa démarche en simple spectacle car il ne peut accepter un comportement si hors normes et hors des définitions possibles des normes. C’est finalement dans le grand chef, troisième protagoniste bien plus discret, que réside l’espoir. En effet il est celui représente l’individu indépendant qui refuse de suivre les règles, cela se voit notamment lors du match de basket quand il empêche le ballon de rentrer dans le panier pour invalidé le point marqué par l’équipe médicale. Il refuse les ordres en prétendant ne pas les comprendre, se coupe du monde en signe de son refus de l’autorité.

Il se place volontairement dans un déni du langage, dont l’importance et le pouvoir ont été démontrés plus tôt, ce qui lui permet de ne pas être influencé par les autres. Quand McMurphy veut lui faire faire des choses, on lui dit d’abandonner comme tout le monde l’a fait jugeant qu’on ne pouvait pas interagir avec l’indien. C’est donc le seul qui fasse vraiment le choix d’adhérer au mode de pensée de McMurphy, c’est le seul qui soit vraiment libre grâce à son utilisation du langage. Il ne participe pas aux manifestations de McMurphy, il adhérer passivement aux idées qu’il véhicule et c’est de là qu’il tient sa liberté. Il n’accepte les règles de personne et ne joue le jeu d’aucun des parti il peut donc prendre une décision dans un esprit d’indépendance, refus de la manipulation. Sans jamais avoir exprimé sa pensée contestataire l’indien fuit avec un dernier hommage pour son ami et le combat qu’il menait, en réutilisant la première technique envisagée par McMurphy pour s’évader, laissant derrière lui un système en apparence inchangé, où chacun a repris sa place mais dans lequel il reste des traces du passage de McMurphy et de son esprit contestataire (minerve,tripot…).

Le film ressemble au premier abord à un pur produit de son époque qui pourrait paraître relativement manichéen, se contant d’opposer la liberté comme figure du bien à l’enfermement et l’aliénation sociale comme symbole du mal, bien qu’il soit déjà poignant par l’histoire qu’il propose et par l’interprétation époustouflante de tous ces acteurs. Il va pourtant encore plus loin en proposant en filigrane une réflexion politique et idéologique bien plus poussée et ambiguë.

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