L’analyse rétro N°13 : French Connection de William Friedkin

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L’histoire du film French Connection

Sorti en 1971 aux États-Unis et le 14 janvier 1972 en France, French Connection, de l’américain William Friedkin, va rapidement s’imposer comme un classique du cinéma américain de la seconde moitié du XX ème siècle. Le film est un représentant de ce que la postérité va appeler « le nouvel Hollywood ». Servi par un casting de qualité, une technique rondement maîtrisée et une bande-originale du compositeur Don Ellis, French Connection est un film à ne pas manquer, un classique du cinéma policier.

Le film tire son nom d’une véritable organisation criminelle internationale mise en place dès le début du XX ème siècle et ce jusqu’aux années 1960-1970, qui marquent l’apogée du système ainsi que son démantèlement. Durant les heures de gloires de la « French », la France exportait entre 40 et 45 tonnes d’héroïne vers les États-Unis chaque année.

Le système était en grande partie contrôlé par des membres des milieux marseillais, corse et italien. Le port de Marseille étant l’un des plus actifs au monde, mais aussi l’un des plus proches du Moyen-Orient et de l’Asie, il servait de lieu de réception, de transformation et d’exportation de l’héroïne vers les États-Unis, où une partie non négligeable de la population en était usagère. C’était en particulier le cas de beaucoup de jeunes désœuvrés de retour du Vietnam, sans possibilité de réinsertion stable dans la société civile.

La guerre des drogues de Nixon détruira la French Connection

Bénéficiant d’une importante complaisance politique en France , la filière marseillaise fût peu à peu détruite, notamment suite à la « guerre contre la drogue » déclarée par le président américain Richard Nixon, qui fit pression sur les autorités françaises.

French Connection nous plonge dans enquête policière de longue haleine entre Marseille et New York, plus particulièrement dans le quartier de Brooklyn. Le film s’ouvre sur le port de la cité phocéenne (dont le nom prend un S remarqué pour l’occasion, à la suite d’une erreur assez grossière de la production).

Alain Charnier, incarné par Fernando Rey, est un important trafiquant de drogue français, qui décide de monter une affaire avec ses contacts aux États-Unis.
Presque silencieux durant plusieurs minutes, le film s’ouvre sur la filature de Charnier par un policier marseillais. Repéré, l’enquêteur se fait rapidement assassiner par l’homme de main de Charnier, ce qui rompt brutalement l’impression de sérénité dans cette scène d’ouverture. Suite à cette première scène, nous traversons l’Atlantique où nous retrouvons deux inspecteurs de la brigade des stupéfiants du NYPD : Jimmy « Popeye » Doyle et son équipier Buddy « Cloudy » Russo. Les deux hommes, efficaces mais quelque peu borderline, nous entrainent rapidement au coeur des courses poursuites, bagarres et interrogatoires «poussés», partie intégrante de leur quotidien dans une ville où certaines zones (notamment Brooklyn) étaient assez dangereuses à cette époque. Suite à une arrestation dans un bar couplée d’une longue course poursuite à pied, les deux inspecteurs apprennent qu’une très importante livraison d’héroïne en provenance de France va se faire dans les prochains jours à New York. Peu à peu, l’enquête se met en place et nos deux comparses comprendront rapidement qu’ils ne sont pas au bout de leurs surprises…

Le scénario du film est signé Ernest Tidyman (1928-1984) et se base sur un roman de Robin Moore, sorti deux ans auparavant, en 1969.

Un budget moyen: 1.8 millions de dollars

Doté d’un budget de 1 800 000 dollars, le film de Friedkin ne prétend pas à un statut de superproduction. À l’instar de la « Nouvelle Vague » en France, les films du « Nouvel Hollywood » se caractérisent souvent par un budget limité, permettant aux réalisateurs de garder entièrement le contrôle de leurs oeuvres. Cinquième film de Friedkin, pas encore internationalement connu à l’époque, French Connection va être l’oeuvre faisant littéralement décoller sa carrière.

William Friedkin est né en 1935 à Chicago dans une famille modeste immigrée d’Ukraine, des suites de la discrimination massive envers les juifs en Europe de l’Est, dès les premières années du XX ème siècle. Le jeune Friedkin va progressivement découvrir le cinéma par ses propres moyens, sans fréquenter d’école spécialisée. Il enchaîne les petits boulots au sein de chaînes de télévision locales, et apprend donc « sur le tas » les rudiments du septième art.

Alors qu’il n’avait jusque-là réalisé que de petites productions engagées (notamment un film sur la peine de mort et un sur l’homosexualité) Friedkin connait une explosion de sa notoriété suite à French Connection et à l’Exorciste, film pour lequel il est le plus connu au sein du grand public.

Sa filmographie est actuellement composée de vingt films: Killer Joe, le dernier en date, est sorti en 2011.

French Connection réunit principalement trois acteurs emblématiques et talentueux : Gene Hackman, Roy Scheider et Fernando Rey.

Qui est Gene Hackman ?

Né en 1930, Gene Hackman a 41 ans lors du tournage de French Connection. L’acteur n’en est pas a son premier coup d’essai et compte déjà 19 films dans sa carrière. Il campe ici le personnage de Jimmy « Popeye » Doyle, inspiré d’Eddie Egan, véritable enquêteur ayant contribué à mettre un terme à la French Connection. D’ailleurs, William Friedkin souhaitait initialement faire tourner Paul Newman dans le rôle de l’inspecteur Doyle. L’acteur étant cependant une star planétaire à l’époque, l’engager sur un tournage était un énorme investissement que Friedkin et son équipe ne pouvaient se permettre.

Représentatif du Nouvel Hollywood, le jeu d’Hackman, sous les traits de l’inspecteur Doyle, est à la fois énergique, violent et parfois flegmatique. L’enquêteur est une sorte de boeuf prêt à tout casser au moindre problème, sans pour autant oublier une dose d’humour cru. Le personnage de Popeye est tout à fait à contre courant de « l’enquêteur type » du cinéma classique d’Hollywood: il est imparfait. Cette caractéristique du Nouvel Hollywood apporte une dimension plus réaliste. L’inspecteur fait des erreurs, des mauvais jugements, montre un tempérament colérique ainsi qu’une vision raciste des individus qu’il interpelle au quotidien. De plus, Doyle demeure en conflit avec sa hiérarchie et certains de ses collègues, lassés de son comportement répréhensible. Ici, nous sommes à l’inverse des héros des films policiers des années 1940 et 1950, dans lesquels les enquêteurs étaient à la fois galants, beaux et moralement parfaits, afin de respecter scrupuleusement le code Hays, sous peine de censure. Affranchi du puritanisme des décennies précédentes, Doyle est un anti-héros. Son acharnement maladif le conduit, à la fin du film, à tuer par erreur sur un agent du FBI lors de la traque finale de Charnier. En réalisant sa bêtise, Doyle se montre inexpressif et l’on comprend qu’il n’est pas touché, repartant en chasse de Charnier, dans cet imposant hangar abandonné où tout est gris, morne, à l’image de son âme, trop habituée à la misère et la violence pour faire marche arrière. Lorsque le dernier coup de feu retentit, on ne peut savoir si Doyle a touché Charnier: le spectateur apprend par la suite que le trafiquant français n’a jamais été arrêté…

Aux côtés de Gene Hackman, William Friedkin choisit de faire tourner Roy Scheider. L’acteur, ayant quelques films à son actif avant French Connection, n’est pas encore connu du public américain et mondial. C’est ce film, encore une fois, qui va donner à sa carrière une toute autre tournure.

L’acteur, né en 1932 et mort en 2008, incarne Buddy Russo, l’ami et coéquipier de Jimmy Doyle. Plus calme et réfléchi que son collègue, il est en quelque sorte la tête pensante du duo. Le personnage contribue à donner un équilibre au film et particulièrement à ce « couple » de policiers, réussissant à calmer les colères de son partenaire. Ce système de duo aux personnages opposés mais complémentaires sera reprisss dans de nombreux films policiers.

Buddy « Cloudy » Russo est inspiré de Sonny Grosso, lui aussi l’un des véritables enquêteurs ayant contribué à démanteler la French Connection. Sonny Grosso s’est par la suite reconverti dans une carrière d’acteur, pour laquelle il a surtout connu de petits rôles secondaires.

Fernando Rey son partenaire

Vient ensuite Fernando Rey, qui incarne le personnage d’Alain Charnier, le français à la tête du vaste réseau de trafic d’héroïne. Charnier est le personnage clef de l’enquête, celui même que les deux inspecteurs soupçonnent rapidement d’être à la tête du réseau, sans pour autant réussir à le coincer la main dans le sac. L’acteur espagnol incarne parfaitement le « vrai » gangster, calme, réfléchi et surtout très rusé. La scène de poursuite dans les dédales du métro New-Yorkais avec l’inspecteur Doyle à ses trousses est à marquer d’une croix blanche: tournée en lumières naturelles, presque sans bande-son, elle présente les deux personnages jouant au chat et à la souris, chacun n’étant pas véritablement sûr d’être repéré. Charnier prend finalement l’avantage, réussissant à échapper à Doyle, médusé. Friedkin choisit d’ailleurs de tourner cette scène caméra à l’épaule, afin de plonger le spectateur dans l’action et de nous livrer une scène à la fois calme et stressante à souhait. Le réalisateur maîtrise l’art de filmer la filature à la perfection. Petit point négatif: en version originale, Fernando Rey n’est pas doublé durant ces scènes en français, ce qui peut parfois être troublant pour un francophone, qui se rend rapidement compte que ce gangster Marseillais à quelque chose de bien trop ibérique..

Comme nous vous le rapportions précédemment, Friedkin a choisi de tourner French Connection de la manière la plus réaliste possible.

– Nombre de scènes sont en lumières naturelles, donnant à la ville de New-York et plus particulièrement au quartier de Brooklyn une sorte d’âme. Le spectateur peut ainsi découvrir le New-York mal-famé des années 1970, le quotidien réaliste de deux enquêteurs des stups à cette époque.

– Le tournage de plusieurs scènes caméra à l’épaule est d’ailleurs, d’après les mots de Friedkin lui-même, motivé par le souhait de donner une sorte d’empreinte « documentaire » à l’oeuvre. Friedkin désire que le spectateur soit happé par son film et souhaite donner un important degré de réalisme à l’oeuvre.

– Contrairement aux classiques du cinéma policier, lissés et très codifiés, French Connection innove et nous invite à entrer dans l’ère du film policier moderne. Devant la caméra de Friedkin, la Grosse Pomme s’anime, vit et nous révèle ses côtés les plus obscurs. Bien souvent, les rues sont sales, boueuses, à l’image de la ville elle-même, minée par les dettes dans les années 1960-1970. Brooklyn était à une certaine distance du grand arrondissement résidentiel et en pleine gentrification que l’on connait aujourd’hui. Bâtiments abandonnés, populations désœuvrées et grande délinquance caractérisaient cette partie de la ville de New-York à l’époque.

Un semblant de polique: les débuts d’un Hollywood engagé

Friedkin semble donc donner un sens presque politique à son oeuvre. Grâce à sa caméra et à une histoire de drogue, le réalisateur pointe du doigt les problèmes de la société américaine. « Le Nouvel Hollywood » se révèle vecteur d’un cinéma engagé, contestataire, bien loin du culte de l’apparence et de la bienséance prôné par le cinéma classique.

L’ambiance sonore est des plus réussies: Don Ellis, compositeur et trompettiste américain, nous livre une bande-originale assez pesante, aux notes souvent stridentes, renforçant cette ambiance type d’une ville dangereuse, violente. Plusieurs scènes importantes sont uniquement sonorisées par les bruits naturels entourant les personnages. Friedkin désire vraiment que son film policier livre le meilleur de lui-même, et cela sans artifices modelant ou influençant la perception du spectateur.

Une scène mythique

French Connection tient sa célébrité d’une scène en particulier : la course poursuite entre la voiture de Doyle et une rame de métro dans laquelle l’homme de main de Charnier est en fuite. Ce dernier avait, dans la scène précédente, tenté d’abattre depuis un toit l’inspecteur Doyle.

D’une durée de presque dix minutes, la scène est tournée en décor réel, dans les rues de New-York. Doyle, poursuivant l’homme de main de Charnier et n’ayant pu monter dans la rame de métro, décide de réquisitionner le véhicule d’un civil: inconscient du danger, le policier se lance alors à tombeau ouvert dans la poursuite du métro aérien. La scène pose les bases de la course-poursuite moderne au cinéma. Cependant, on considère généralement que c’est Peter Yates et son « Bullitt » (1968), avec Steve McQueen, qui révolutionne véritablement l’art de filmer ce genre de scène. French Connection en reprend les codes, mais Friedkin va encore plus loin: les plans sur la voiture et dans son habitacle sont partagés avec ceux filmés dans la rame de métro. Le bruit rutilant de la grosse cylindrée alterne avec celui du train aérien. L’inspecteur klaxonne pour se frayer un chemin dans une circulation dense et manque plusieurs fois de percuter des passants. Ses pneus crissent, la caméra n’est pas stable, tout est fait pour nous plonger dans l’action. D’autres plans filment le capot de la voiture, ou encore le visage et le buste du conducteur, nerveux. La vue subjective est largement employée, à l’aide d’une caméra placée sur le pare-choc, nous projetant à la place du conducteur voyant le bitume défiler à toute allure.

De plus, la scène est tournée sans musique: seuls les bruits effectivement audibles sont retranscrits, sans ajout d’artifices. À plusieurs reprises, c’est Hackman lui-même qui prend les commandes du véhicule pour réaliser les cascades. Friedkin a tourné cette scène avec un rudiment de mesures de sécurité. De véritables voitures, non liées au tournages, croisent la route de la course-poursuite qui atteint parfois des pointes à 140 kilomètres par heure. La voiture était seulement équipé d’un gyrophare de police, afin de prévenir de son arrivée: c’est simplement inconcevable à notre époque… Friedkin lui-même l’avoue « j’ai fait cela car j’était jeune et inconscient, je ne le referai jamais aujourd’hui ! » Le tournage de cette scène aboutit d’ailleurs à un véritable accident, heureusement sans gravité, que le réalisateur décide de conserver dans le film pour une touche de réalisme supplémentaire.

Véritablement acharné, l’inspecteur Doyle provoque plusieurs accidents sur sa route et continue sans relâche de poursuivre le métro, comme si sa vie en dépendait. Le spectateur partage une sensation de vitesse, et l’on imagine sans trop de peine les spectateurs médusés lors de la découverte du film et de cette scène au cinéma.

L’histoire d’un film devenu culte

Pour tout cela, Friedkin fera un véritable carton plein aux Oscars 1972. En effet, ce n’est pas moins de cinq Oscars que le film va remporter : Oscar du meilleur film, du meilleur réalisateur, du meilleur acteur (pour Gene Hackman), du meilleur scénario adapté et du meilleur montage.

Tout cela contribue à faire de French Connection un film culte, qu’il faut voir ou revoir afin de parfaire sa culture cinématographique. Cet été, le film est ressorti dans plusieurs salles parisiennes et françaises, en version remasterisée, afin de donner la possibilité aux plus jeunes de découvrir l’oeuvre dans son cadre originel.