L’analyse rétro N°11 : « Les Affranchis » de Martin Scorsese

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La figure du gangster fascine. Depuis toujours, les malfrats, bandits et autres truands ont fait l’objet de nombreuses représentations dans les domaines artistique et littéraire. Evidemment, le cinéma n’est pas en reste. Le gangster est une figure envoutante, il nous place face à l’interdit, face à ce qui est censé nous repousser. Il est l’électron libre de la société mais également celui qui la met en danger.

Martin Scorsese

Né dans le Queens (Long Island), Martin Scorsese et ses parents sont contraints, pour des raisons financières, de quitter le quartier et de revenir à Little Italy, qu’ils avaient pourtant fièrement réussi à abandonner. Quartier historique de New York, Little Italy regroupait une grande partie des immigrés italiens jusqu’aux années 60-70, date à laquelle cette population s’est progressivement déplacée vers d’autres secteurs. De nos jours, le quartier est bien loin de l’ambiance dépeinte dans certains films, quoique des commerçants continuent encore de jouer sur ce folklore.

C’est là que Martin Scorsese passe son enfance. Il y verra les petits truands, les arnaques quotidiennes mais aussi, à quelques rues de là, les grandes fortunes des coins huppés de Manhattan.Très croyant, il se destine d’abord à une carrière ecclésiastique. Le jeune Scorsese est également un garçon asthmatique, ce qui l’handicape beaucoup. Il s’échappe en passant de longues heures dans les salles de cinéma de son quartier. C’est de là que naîtra sa passion.

Martin Scorsese, à travers sa longue carrière de réalisateur, a toujours eu un faible pour ces personnages en décalage avec la société dans laquelle ils vivent. En témoigne son premier long-métrage « Who’s that knocking at my door ? » dans lequel Scorsese met déjà en scène une petite frappe de Little Italy.

La suite est connue, Martin Scorsese entame des études de cinéma, son talent est rapidement repéré et il deviendra, au fil des ans, un véritable monument du septième art. Sa carrière prend son envol avec Mean Street, qui marque également sa première collaboration avec Robert de Niro. L’acteur sera ensuite le comédien fétiche du réalisateur, qui fera par huit fois appel à lui. De Niro est là pour les plus grands films de Scorsese : Taxi Driver, Ragging Bull, Casino et bien sur Les Affranchis, qui fait l’objet de cette analyse retro.

Le fil

Réalisé en 1990, les Affranchis se pose comme un classique du cinéma de gangster de la fin du XXème siècle. Il n’est pas le seul et s’inscrit dans une période plutôt faste pour les « grands » de ce genre: Les Incorruptibles, Miller’s Crossing, Le Parrain III, Boyz’N the Hood ou encore Reservoir Dogs.

Le scénario des Affranchis est basé sur le roman « Wiseguy » du journaliste Nicolas Pileggi. Particulièrement porté sur le monde du crime organisé aux États-Unis, Pileggi travaillera également avec Scorsese pour Casino, en 1995. Les Affranchis fait l’objet du budget colossal de vingt-cinq millions de dollars, ce qui en fait, au moment de sa réalisation, le film le plus coûteux du réalisateur.

Le film met donc en scène, de manière romancée, l’histoire du véritable Henry Hill (1943-2012), membre éminent de la famille Lucchese aux États-Unis, l’une des cinq « grandes » familles mafieuses d’origine italienne présentes sur le territoire américain.

Les Affranchis, dès les premières minutes, nous expose à une grande violence. Scorsese fait le choix, comme à son habitude, de présenter au grand jour toute la férocité dont sont capables les différents personnages. Tout débute par une courte scène nous menant dans les années 1970. Henry, Jimmy et Tommy sont dans une voiture sur une route secondaire lorsqu’ils entendent des bruits suspects. Pensant à un pneu crevé, ils s’arrêtent sur le bas coté, en lisière de forêt. Le spectateur découvre ainsi qu’il ne s’agit nullement d’un bruit mécanique, mais des derniers soubresauts d’un homme ensanglanté et mourant enfermé dans le coffre. Tommy l’achève à coups de couteau, et Jimmy, pour s’assurer de bien faire les choses, tire quelques coups de revolver sur le malheureux. Cela casse directement avec l’idéal presque romantique que Scorsese dépeint à certains moments du film. L’agressivité des personnages nous rappelle que ces derniers sont dangereux et sont loin d’être des enfants de chœur. Exécutions à bout portant, coups et autres étranglements sont des comportements banals pour ces malfrats, qui font parler la poudre pour tout écart de conduite. Le réalisateur fait le choix de ne pas minimiser la violence. Sous leurs airs respectables, tous les personnages sont bel et bien des êtres sanguinaires et immoraux.

Marche ou crève, voilà une bonne maxime pour le monde de la mafia.

La violence est probablement directement personnifiée par le personnage de Tommy De Vito, admirablement incarné par Joe Pesci. Ce dernier remporte d’ailleurs l’Oscar du meilleur second rôle masculin grâce à sa performance. Une performance presque à double tranchant puisque, par la suite, Pesci aura bien du mal à se détacher des rôles de gangsters ou de petits caïds nerveux.

Nerveux, voilà bien le mot qui définirait Tommy De Vito. Il est le véritable électron libre de cette histoire. Drôle, vif mais surtout violent, Tommy met mal à l’aise et impressionne, en témoigne la fameuse scène du restaurant dans laquelle ce dernier amuse la galerie avec une histoire comique. Tout le monde rigole joyeusement, lorsque Tommy demande à Henry pourquoi ce dernier s’amuse en l’écoutant. S’en suit alors une longue période de stress partagée par le spectateur, jusqu’à ce que la pression retombe dans un éclat de rire. Tommy est insondable et imprévisible. Il n’est d’ailleurs pas étranger à la descente aux enfers de l’équipe.

« Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours rêvé d’être gangster… »
C’est avec cette déclaration que le personnage d’Henry Hill fait son entrée en scène. Dès le début, le ton est donné : le personnage idéalise cette vie de malfrat : « Pour moi,être un gangster c’est mieux que d’être président des États-Unis ». Cette position, pourtant condamnée par la société, est pour lui le niveau le plus élevé dans l’échelle sociale. Henry Hill est le fruit du mariage entre un père Irlandais et une mère Sicilienne. C’est cette dernière origine qui va lui permettre de rentrer progressivement dans le monde du crime organisé. Scorsese met ici en avant la figure du fils d’immigrés aux États-Unis, une figure qui fait écho à sa propre expérience. L’immigration, l’origine Italienne, est un des thèmes majeurs pour le cinéaste. C’est l’acteur américain Ray Liotta qui campe le personnage principal. Liotta signe ici une très bonne performance et l’on se prend vite d’admiration pour ce gangster au charme certain. À tel point d’ailleurs que l’acteur deviendra rapidement coutumier des rôles de malfrats au look ultra soigné.

L’oeuvre s’étale de 1963 à 1988, années durant lesquelles Scorsese nous dépeint la montée en puissance puis la progressive et finalement brutale chute du personnage principal et de ses acolytes. En effet, nombreux sont les films signés Scorsese qui se calquent sur ce scénario du « château de cartes ». Le réalisateur aime voir ses personnages atteindre leurs buts, réaliser leurs rêves, avant de mettre un terme à tout cela dans un bouquet final sanglant. Ce scénario, inspiré de faits réels, est finalement assez commun à beaucoup d’autres films mais aussi aux personnages réels issus de ce monde. Rares sont ceux qui ne mangent pas précocement les pissenlits par la racine.

Le personnage de Jimmy, incarné par Robert de Niro, est également une bonne incarnation de ce « château de cartes ». A peine plus âgé que Henry lorsque celui-ci fait sa connaissance, Jimmy est déjà plein aux as et n’hésite pas « à donner 100$ au serveur, juste parce que les glaçons qu’il lui apporte sont froids ». Jimmy est le personnage qui va former Henry Hill, c’est lui qui lui apprend rapidement les « vraies » ficelles du métier et contribue à faire de lui quelqu’un de respecté. Il lui inculquera d’ailleurs les deux règles essentielles du monde qui est le leur: « Ne jamais balancer les copains et toujours la garder bouclée », ce que fait admirablement le jeune Henry lors de son premier procès pour vente illégale de cigarettes. Mais peu à peu, le personnage de Jimmy devient de plus en plus méfiant et n’hésite pas à éliminer quiconque serait susceptible de le mettre en danger, même si ses craintes sont infondées.

Mais le véritable élément conduisant peu à peu à la fin, ce qui va faire « tomber » Henry et faire écrouler l’édifice soigneusement construit, c’est la drogue.

Soif d’argent oblige, c’est durant sa première incarcération qu’Henry se lance dans le trafic de stupéfiants. A sa sortie, malgré les conseils avisés de Paulie, Henry ne lâche pas l’affaire et semble déjà pris dans un jeu qu’il ne contrôle pas. Henry devient trafiquant de cocaïne et implique de nombreuses personnes de son entourage dans ce business. Le gangster fringant et presque romantique du début devient peu à peu un personnage paranoïaque, violent et bien évidemment accro à la propre substance qu’il vend. C’est ainsi que la vie d’Henry Hill bascule. Scorsese commence ici à faire écrouler ce « château de cartes » construit pièces par pièces depuis le début de l’oeuvre. La progressive et inévitable chute de tout ce petit monde, qui est directement inspiré de faits réels, permet à Scorsese de proposer une dernière partie disloquant peu à peu ce qui avait été précédemment mis en place. Ces personnes à qui tout profitait, se voient maintenant plongés peu à peu dans une situation dramatique, qu’ils pensaient, à tort, pouvoir éviter. Il s’agit presque d’une fatalité.

Lorsque Henry, en 1980, se fait arrêter par la brigade des stupéfiants, il finit par devenir un informateur du FBI. Notre gangster bafouille les règles que Jimmy lui avait fièrement apprises durant sa jeunesse. Henry sait que Jimmy est prêt à tout pour ne pas se faire arrêter, y compris tuer celui qui fût un ami de longue date. Se sachant de toute façon condamné, Henry décide donc de livrer Jimmy et Paulie à la police, afin de pouvoir bénéficier du programme de protection des témoins.

A la fin de cette scène, c’est Henry lui même qui s’adresse directement aux spectateurs. Il brise ainsi le « quatrième mur ». Ce n’est pas chose commune et cette courte séquence parait presque excentrique. Henry nous explique qu’après cela, il redevient monsieur tout le monde. Une vie qu’il trouve morose et ennuyeuse, lui qui vivait comme une « star de cinéma » et qui pouvait tout avoir est devenu un « schnock ». Cependant, Hill, qui semble inconscient de sa chance, a la vie sauve. Véritable privilège dans ce monde de coups bas et de trahisons. La transgression du « quatrième mur » est une nouvelle fois faite à la toute fin de l’oeuvre. On y voit Joe Pesci mettre en joue le spectateur avant de lui tirer dessus sur fond d’une reprise punk de « My Way » par Sid Vicious. Comme pour mieux marquer la fin du film, Scorsese « flingue » l’audience.

La religion est également un thème abordé par Scorsese. Il fait référence à la religion catholique qui est celle du personnage principal et de ses comparses, ainsi qu’à la religion juive, qui est celle de la femme de Henry Hill. Henry doit d’ailleurs cacher à sa belle-mère sa véritable confession. En effet cette dernière trouverait inconcevable que sa fille se marie avec un goy. Dans sa jeunesse, Scorsese a failli épouser une carrière religieuse, ainsi ce domaine ne le laisse pas indifférent. La mafia est également une organisation très traditionnelle qui accorde beaucoup d’importance à la religion, comme pour espérer pouvoir racheter les différents crimes commis. D’ailleurs, la scène de fin, dans laquelle Henry dénonce ses anciens amis, pourrait être vue comme une sorte de pénitence. Ce dernier confesse ses péchés (et surtout ceux des autres) pour ainsi vivre une vie plus modeste mais aussi « normalisée » et sortir de la déviance criminelle. Mais ce dernier semble à la fin faire preuve de ce que l’Eglise appèlerait une « délectation morose » qui consiste à regretter et admirer une époque emplie de péchés divers. Car finalement, cette reddition ne part pas d’un bon sentiment mais est plutôt le fruit d’un instinct de survie. « Les films de Scorsese sont une quête de la rédemption dans un monde déchu où le mal est une réalité » écrit Mary Pat Kelly dans son ouvrage « A Journey » consacré au réalisateur.

Les Affranchis jouit d’une bande-originale de très bon goût, parfaitement adaptée aux différentes époques et situations. Scorsese fait le choix de proposer des musiques suivant littéralement l’époque dans laquelle les personnages se trouvent. Si le début est Jazzy et fait appel à plusieurs crooners d’origine italienne, plus la fin du film approche, plus la musique devient électrique et nerveuse. Les Rolling Stones, CREAM ou encore Sid Vicious (des Sex Pistols) nous proposent leurs airs enflammés. Musique qui semble d’ailleurs être le reflet de la consommation toujours plus importante de cocaine dont fait preuve Henry. La bande-originale devenant de plus en plus rapide peut également être liée à la violence qui va elle-même crescendo. Scorsese fait passer par la musique toute la tension et la nervosité qui s’empare peu à peu des protagonistes.

D’un point de vue purement technique, l’oeuvre de Scorsese fait un sans-faute.

Déjà reconnu pour son talent, le réalisateur met ici toute sa maîtrise de la caméra au service du spectateur. Les mouvements sont nerveux, accompagnent l’action grâce à des effets de zoom vifs et rapides à l’instar des dialogues, souvent tranchants et percutants. Le son accompagne véritablement l’image.

Adepte des plans séquences, Scorsese nous propose à plusieurs reprises de prouver sa maîtrise de cette technique. En témoigne la scène où Henry amène Karen dans le bar-restaurant nommé le « Copacabana ». D’une durée de plus de quatre minutes, se plan séquence nous plonge dans les dédales des cuisines et du restaurant, avant de prendre fin à la petite table, spécialement mise en place pour notre héros et sa compagne. Le cinéaste l’utilise également pour nous présenter, au début du film, les différentes connaissances d’Henry, dans une autre scène mémorable.

L’univers du film est également assez sombre. Beaucoup de scènes sont tournées dans une ambiance tamisée. Bars et restaurants sont des lieux d’échanges à voix basse et de mises au point de plans d’action pour de futurs coups. Ambiance sombre qui contraste avec les tenues des personnages aux couleurs vives. Elles seraient aujourd’hui qualifiées de « bling-bling » et témoignent du besoin de reconnaissance de ces criminels, besoin de reconnaissance qui passe par les signes extérieurs de richesse.

Les Affranchis nous propose une image bien évidemment romancée du monde du crime organisé aux États-Unis. Scorsese aime nous exposer une sorte d’idéal du mafieux à qui tout réussit. Le film est presque folklorique, surtout dans ce qui pourrait être considéré comme la première partie, avant que la drogue ne vienne s’immiscer dans la vie des protagonistes. Après ça, l’œuvre se noircit, devient plus angoissante et puissante. Ici la mafia est vue comme un moyen de s’en sortir pour ceux qui, comme Henry, viennent d’un quartier défavorisé. Finalement, ces enfants d’immigrés prennent ici leur revanche et vivent leur rêve américain. Ils veulent eux aussi leur part du gâteau et pour cela, n’hésitent pas à la prendre de force. Rêve américain qui passe par la volonté d’engranger un maximum d’argent : les billets verts occupent une place centrale dans le monde du crime et dans le film, puisqu’il s’agit de la motivation principale de tous ces personnages.

Avec plus de quarante-sept millions de dollars de recette, le film est un succès commercial et critique. Il se place en tête du box-office lors de sa première semaine d’exploitation aux États-Unis. Le long-métrage va également avoir un impact important dans la culture populaire et de nombreux autres films ou séries en reprennent les codes. C’est notamment le cas des « Sopranos », célébrissime série diffusée sur HBO avec le regretté James Gandolfini (disparu en 2013). Pas moins de cinq personnages des Affranchis se retrouvent ainsi au casting du feuilleton. Ray Liotta était d’ailleurs initialement pressenti pour jouer le rôle de Tony Soprano.

L’oeuvre de Martin Scorsese, sortie il y a vingt-cinq ans, se regarde encore avec beaucoup de plaisir et continue d’inspirer de nombreux autres réalisateurs, pour ce qui est vu comme une référence en la matière. Durant plus de deux heures, le cinéaste nous plonge dans un univers envoutant et inspirant et nous permet de vivre pleinement ce qui est avant tout une histoire poignante et bien réelle. Epopée sanglante et dramatique, la vie d’Henry Hill, figure du grand banditisme américain, est marquée par une formidable ascension menant presque inexorablement à une chute brutale et sanglante, à l’image de ce château de cartes, que le réalisateur prend un malin plaisir à faire s’effondrer…

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