L’analyse rétro N°10 : La Fureur de Vivre de Nicholas Ray

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Réalisé par Nicholas Ray et sorti sur les écrans américains le 27 octobre 1955 (un an plus tard en France), La Fureur de Vivre est un film emblématique des années 1950 et symbolise l’avénement d’une véritable « culture jeune » aux États-Unis. Le film rompt avec les codes imposés durant l’âge d’or d’Hollywood. La Fureur de Vivre est le deuxième et avant dernier film dans lequel apparait James Dean. En 1955, Dean vient de finir de tourner l’Est d’Eden d’Elian Kazan. Il a alors vingt-quatre ans.  Environs trente jours avant la première projection du film, l’acteur meurt tragiquement dans un accident de voiture au volant de sa Porsche 550. Cette disparition brutale va contribuer à créer un véritable mythe autour de cet acteur, qui deviendra un symbole, une « comète », pour de nombreux jeunes et cela durant plusieurs années après la sortie du film. Vêtu de sa légendaire veste rouge vif, il finit par ne faire plus qu’un avec Jim Stark dans l’imaginaire populaire.

Dean va parfaitement incarner la figure de l’antihéros, en proie à une rupture familiale et affective. Il incarne un jeune homme « écartelé » (selon ses propres mots dans le film) par une famille qu’il ne comprend plus et qui ne le comprend plus.

 

 

Synopsys et analyse

La Fureur de Vivre, avant d’être un film sur l’imaginaire des bandes de jeunes délinquants, est avant tout un film sur les relations familiales et notamment entre un fils et son père, capitales tout au long de l’oeuvre. Mais c’est également un film sur l’amitié et l’amour, un classique du cinéma américain des années 1950, qui parle aux jeunes. Bien que « vieillis » actuellement de part le comportement de la jeunesse qu’il dépeint, la thématique du film reste toujours d’actualité et le restera probablement toujours du fait de l’évolution perpétuelle des différentes générations de « jeunes ». En effet, chaque nouvelle génération crée de nouveaux codes, de nouvelles ruptures avec les précédentes.

Les personnages

Natalie Wood, a dix-sept ans lors du tournage de la Fureur de Vivre. Elle possède déjà un bon talent d’actrice et a tourné dans plusieurs films. Elle incarne Judy, qui apporte une touche féminine à cette oeuvre majoritairement interprétée par des hommes. Judy est une jeune fille au caractère fort mais qui cache sous son enveloppe une importante émotivité. Durant le tournage, elle entretient une liaison avec le réalisateur Nicholas Ray mais également avec Dennis Hooper qui incarne le personnage de Goon. Natalie Wood meurt précocement en novembre 1981 dans des circonstances relativement mystérieuses (le rapport officiel fait état d’une noyade).

 

 

Sal Mineo quant à lui, incarne le personnage de John « Platon » Crawford. Platon est un enfant perturbé et peu sociable. Lui aussi est en crise familiale puisqu’il ne connait pas vraiment son père et sa mère est très souvent absente. Il vit avec une nourrice. Dans le film, Platon veut faire de Jim son père de substitution. Il prend pour modèle ce jeune homme qu’il voit comme quelqu’un de très courageux. Lors du tournage du film, Sal Mineo était âgé de seize-ans. Platon fait également une référence à l’homosexualité. L’admiration qu’il porte pour Jim Stark semble cacher des sentiments plus profonds, qui ne pouvaient s’exprimer à l’écran à cette époque, ce genre de sujet étant considéré comme tabou pour l’administration américaine encore très conservatrice. Il est d’ailleurs l’un des premiers acteurs à avoir reconnu publiquement son homosexualité.  Sal Mineo connait lui aussi, à l’instar des deux autres acteurs, une fin tragique. Il est assassiné par un toxicomane en 1976.

 

 

Ces trois personnages principaux ont en commun d’être issus de la classe moyenne supérieure, voire de classe très aisée dans le cas de Judy et Platon. Les trois rôles sont en proie à la révolte, à la colère. Le tout à une époque où de tels comportements étaient surtout attribués (dans l’imaginaire populaire) à une jeunesse de couleur dans les quartiers pauvres des grandes villes américaines. En montrant la rébellion de la jeunesse blanche et aisée, Nicholas Ray fait figure d’innovateur et prend également un risque : choquer la communauté blanche, puritaine et peu enclin à voir ses jeunes devenir des délinquants à l’écran.

Analyse complète

Nicholas Ray dresse une analyse sociologique de ces comportements, qu’il attribue non pas au facteur économique mais à la famille elle-même, à sa structuration, son éducation, qui forme l’esprit.

Jim et Platon sont tout deux perturbés par l’absence ( ou la « transformation » dans le cas de Judy)  de la figure parentale. Les trois amis vont d’ailleurs tenter de recréer eux même une sorte de famille. Cela est exprimé durant la scène de la vaste demeure abandonnée à la fin du film. Platon dit d’ailleurs à juste titre qu’il est « heureux » et qu’il « aimerait rester là pour toujours » entouré de ses nouveaux amis, dans sa nouvelle famille. Ici ces trois jeunes sont montrés comme ayant des idéaux, le rêve d’une vie meilleure à l’abri des tumultes d’une société qu’ils rejettent et qui les rejette. Une société encore sous le choc de la seconde guerre mondiale, dans une période ou le nucléaire prouve une fois pour toutes que « l’Homme est un loup pour l’Homme » et durant laquelle le climat de Guerre Froide devient de plus en plus oppressant.

Le planétarium, visible avant et pendant la scène du duel au couteau avec Buzz, va aussi être le lieu de clôture de ce film. Il est, selon les désirs de Nicholas Ray, une référence à la tragédie Antique. Notamment « Œdipe roi » par Sophocle. Les confidences du scénariste nous apprennent d’ailleurs que celui-ci souhaitait à la base faire mourir Platon mais également Jim dans la scène finale. Chose qui a été jugée trop « déprimante » (selon les mots de Stern) par Ray et la Warner. C’est donc uniquement Platon qui succombe des balles de la police. Sa mort est d’ailleurs rapidement éclipsée par la formation officielle du couple Jim-Judy. Jim présente même Judy à ses parents, qui semblent rassurés de voir leur fils « rentrer dans le droit chemin » . Finalement, Jim Stark devient un américain lambda, il quitte son costume de rebelle et éteint ce sentiment de révolte, cette fureur, qui l’anime tout au long du film.

Critique et détails cachés

La Fureur de Vivre est l’un des premiers films tournés grâce à la technologie du CinemaScope (compression de l’image puis étirement lors de la projection afin d’avoir un véritable format panoramique). Au début réalisé en noir et blanc, la couleur fut rapidement introduite. Cela est notamment dû au fait que la Warner s’est rendue compte que « l’inventeur du CinemaScope spécifiait que tout film tourné dans ce format devait être en couleur ».C’est d’ailleurs grâce à la couleur que James Dean put porter sa mythique veste rouge qui devait normalement être noire, à l’instar du perfecto de Marlon Brando dans l’Equipée Sauvage. La couleur rouge a une certaine importance tout au long du film. Plusieurs objets sont d’un rouge vif, notamment le manteau porté par Judy au début du film dans le commissariat mais également l’une des chaussettes de Platon, qui contraste avec l’autre, d’une couleur plus sombre (noire ou bleu marine). Chaussettes qui, plus que de simples objets pratiques, peuvent exprimer une certaine dualité du personnage, oscillant entre calme et nervosité et soulignant ainsi son instabilité mentale. Le tournage de la Fureur de Vivre s’étala sur quarante-sept jours. Nicholas Ray « joue » également avec la caméra, dont il se sert parfois pour exprimer le malaise. C’est notamment le cas dès le début, lorsque Jim, ivre, est allongé sur la voie publique. La caméra semble de travers, reflétant la vision trouble ressentie par une personne fortement alcoolisée.

L’essence même de la Fureur de Vivre peut être démontrée grâce à l’analyse détaillée d’une scène du film.

 

La mère de Jim arrive, cette dernière semble paniquée et surprise par le retour de son fils au milieu de la nuit. Elle lui demande tout de suite si « il va bien ». Son arrivée va de paire avec un mouvement de rotation de la caméra, qui passe pour être une vue subjective de Jim. On pourrait y voir son esprit en éveil après une légère période de sommeil.

Jim exprime sa colère contre sa mère, il rompt tout de suite le dialogue avec elle.  Il souhaite parler à son père, il veut que ce dernier le comprenne, qu’il comprenne que tout cela (le duel face à Buzz) était une question d’honneur, se défiler aurait été vu comme une attitude lâche, il serait devenu aux yeux de tous une « poule mouillée ». Expression péjorative que Jim prend très au sérieux à plusieurs reprises durant le film.

Jim Stark, lors de l’explication, prend une position dominante, il se lève et devient le personnage le plus « grand ». Le réalisateur fait le choix d’une contre-plongée pour exprimer cela visuellement. La famille est filmée en plan américain. Cela est remis en question dans la scène de l’escalier puisque la caméra opère un mouvement de panoramique en biais. L’instabilité est ici représentée de cette manière. Les positions des uns et des autres s’effacent.

Jim Stark exprime ses blessures, le fait qu’il se soit toujours mal conduit, et renvoie la faute sur ses parents. Leur éducation est contradictoire. Il souhaite se repentir de ses fautes, aller à la police. Ses parents refusent. Cela le met en colère, il ne comprend pas leur discours contradictoire, allant à l’encontre des valeurs qu’ils ont voulu lui inculquer, que ce dernier a toujours refusé. Face à ses explications, son père ne fait qu’acquiescer sans écouter le sens profond de ses déclarations. Ici la crise familiale est parfaitement mise en scène.

Dans l’escalier, le plan montre que le personnage est en quelque sorte pris au piège entre ses deux figures de l’autorité. Refusant d’écouter sa mère, il cherche à ce que son père, figure traditionnellement forte, mais ici ( et tout au long du film) effacée face à la figure maternelle.

La encore, le plan est en contre-plongée, le père va ensuite s’assoir et devenir « plus petit » que son fils, il s’efface de plus belle.

Jim Stark supplie son père de répondre, de lui donner un conseil, se dernier se confond dans le silence. Jim lui demande de « se lever pour lui » (une demande récurrente dans le film), de véritablement jouer et d’assumer le rôle traditionnel du père. Le visage de James Dean est éclairé de manière plus intense, c’est lui que le réalisateur veut que l’on regarde.

 

 

Ce silence de la figure paternelle met Jim hors de lui qui décide de prendre les choses en mains, il ne trouve d’autre solution que la violence comme mode d’action, il est à cours de moyen et laisse donc ici transparaitre sa faiblesse. Jim se rue sur son père et tente de l’étrangler. Il est dans l’incompréhension totale. C’est le même schéma que l’on retrouve au début du film, lorsque Jim tente de frapper l’officier de police voulant lui venir en aide.

La musique suis l’action de la scène, elle devient presque « stridente » quand Jim utilise la violence. Elle accompagne donc cette image choquante, d’autant plus dans ce contexte des années cinquante.

En partant, Jim casse d’un coup de pied un portrait de famille, celui d’une femme qui pourrait être un ancêtre. Cela met en évidence qu’ici la famille est éclatée, elle « vole en éclat », Jim Starck renie tout liens avec.  Il est aussi possible de l’interpréter comme une sorte de coup indirect à sa mère qu’il semble hair. Cette sortie, bien plus violente, montre que Jim, comparé à Judy notamment, vit une vrai rupture avec les siens, ce n’est pas seulement un caprice.

Le film est un succès commercial puisque pour un budget de 1,5 millions de dollars, le film rapporte, aux États-Unis, 4,5 millions de dollars. C’est d’ailleurs surtout le marché des États-Unis qui est visé au début, le film ne cherche pas trop l’exportation. Cependant il fera près de quatre millions d’entrées en France et se hissera rapidement parmi les meilleurs films de l’année 1956. Une critique parue dans le New-York Times et datée du jour de sortie aux États-Unis annonce directement :  « C’est un violent, brutal et dérangeant film sur les adolescents modernes que présente la Warner dans ce nouveau mélodrame. » La critique reproche cependant à Dean de trop imiter Marlon Brando dans son jeu d’acteur. L’auteur reproche également une mauvaise interprétations à Jim Backus et Ann Doran, les parents de Jim Stark dans le film. En France, les grands quotidiens nationaux que sont le Monde et Libération sortent des critiques élogieuses à son égard. Le journal fondé par Hubert Beuve-Méry annonce : « La mise en scène de La fureur de vivre est d’une qualité exceptionnelle. Voilà un film qui est un film. Un vrai. » tandis que pour Libération, la Fureur de Vivre est : « Un très grand film américain »

Il faut également noter que le film sort dans le contexte d’une baisse de la fréquentation des cinémas aux États-Unis mais aussi dans les pays d’Europe de l’Ouest. Cela est notamment du à la monté croissante du taux d’équipement des ménages en télévisions, concurrentes sérieuses au cinéma. Les « Big Five » doivent se réorganiser. Le film devient également rapidement une référence pour la génération d’enfants nés au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, les « Baby-Boomers ». Cette génération se construit ses propres films « cultes », en rupture avec les traditionnels classiques d’Hollywood. Il faut également noter que des villes ont interdits la projection de la Fureur de Vivre car nombreuses sont celles qui craignaient que le film aurait une très mauvaise influence sur les jeunes. Ont avait peur que cela déclenche le même genre de comportements chez eux que ceux dépeint dans le film.

 

 

Conclusion

Pour conclure, on peut dire que la Fureur de Vivre, de part sa qualité de réalisation, les acteurs présents dans le film et les nouveautés que l’oeuvre apporte reste encore aujourd’hui un film majeure dans le cinéma américain et mondiale. L’American Film Institute le classe d’ailleurs dans son « top 100 » des films majeurs du siècle dernier. Ce long-métrage reflète l’état d’esprit d’une partie de la jeunesse des années 1950 aux États-Unis, souhaitant briser un certain héritage culturel et social de la première moitié du vingtième siècle. La seconde guerre mondiale, la puissance atomique et le contexte de Guerre Froide avec l’URSS font douter la jeunesse américaine des années 1950. Paradoxalement, cette dernière n’a jamais été aussi riche et éduquée. C’est d’ailleurs l’un des facteurs qui explique sont ouverture d’esprit. Une ouverture d’esprit que l’on retrouve d’ailleurs dans le mouvement Beatnik, caractéristique de cette décennie. Le film de Nicholas Ray est donc une sorte de pièce d’un ensemble plus conséquent annonçant les prémices des années 1960 et de l’apparition de véritables mouvements contestataires aux États-Unis. Ici le caractère « rebelle » bien que présent et magistralement interprété par Dean, reste encore trop timide et soumit au jugement sévère de la majorité « silencieuse » des américains encore frileux et hostile face à ces changements sociaux. La scène finale nous montre d’ailleurs clairement que Jim Stark retourne dans la norme et n’est plus un personnage déviant (un « outsider » comme le décrit Howard Becker dans son ouvrage éponyme en 1963).

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