L’analyse Rétro : « Freaks » de Tod Browning – Incontournable

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Freaks, réalisé par Tod Browning en 1932, très mal accueilli lors de sa sortie, est devenu au fil du temps un incontournable des films d’horreur classiques hollywoodiens. Ce film relate l’histoire de phénomènes de foire (les freaks) travaillant au sein d’un cirque et leurs interactions avec les gens « normaux » qui travaillent avec eux, même si de nos jours la vision de ceux qu’on appellerait plutôt des handicapés ne nous impressionne ni ne nous terrifie plus autant (de nombreux spectateurs sont sortis de la salle en proie à des malaises lors de la sortie du film au cinéma). Freaks n’en reste pas moins, grâce à sa structure et sa mise en scène, une des œuvres les plus intéressantes du cinéma d’horreur. En effet en opposant les freaks aux gens normaux et en les plaçant côte à côte, Tod Browning fait s’entrechoquer l’anormalité (symbolisée par la monstruosité) et la normalité, ce qui est, selon Gérard Lenne, critique cinématographique, une des notions-clés de l’analyse du film d’horreur. Or dans ce film il n’y a pas d’opposition franche entre le normal et l’anormal mais une frontière floue et des interactions nuancées.

Les freaks sont très souvent mis en en scène effectuant des actions qui mettent en avant leurs caractères anormaux, il y a une monstration de leurs corps et de leur étrangeté tout au long du film. Le scénario a été modifié en fonction des acteurs afin que leur singularité soient mises en avant, ce qui donne à Freaks une dimension presque documentaire.

Freaks, réalisé par Tod Browning en 1932, très mal accueilli lors de sa sortie, est devenu au fil du temps un incontournable des films d’horreur classiques hollywoodiens. Ce film relate l’histoire de phénomènes de foire (les freaks) travaillant au sein d’un cirque et leurs interactions avec les gens « normaux » qui travaillent avec eux, même si de nos jours la vision de ceux qu’on appellerait plutôt des handicapés ne nous impressionne ni ne nous terrifie plus autant (de nombreux spectateurs sont sortis de la salle en proie à des malaises lors de la sortie du film au cinéma). Freaks n’en reste pas moins, grâce à sa structure et sa mise en scène, une des œuvres les plus intéressantes du cinéma d’horreur. En effet en opposant les freaks aux gens normaux et en les plaçant côte à côte, Tod Browning fait s’entrechoquer l’anormalité (symbolisée par la monstruosité) et la normalité, ce qui est, selon Gérard Lenne, critique cinématographique, une des notions-clés de l’analyse du film d’horreur. Or dans ce film il n’y a pas d’opposition franche entre le normal et l’anormal mais une frontière floue et des interactions nuancées.

Les freaks sont très souvent mis en en scène effectuant des actions qui mettent en avant leurs caractères anormaux, il y a une monstration de leurs corps et de leur étrangeté tout au long du film. Le scénario a été modifié en fonction des acteurs afin que leur singularité soient mises en avant, ce qui donne à Freaks une dimension presque documentaire

Le film va même plus loin que de normaliser ses monstres, au lieu de les rendre méchants, vicieux ou amoraux, il les associe au contraire à l’innocence de l’enfance. Lors de leur première apparition (hormis celle de Hans et Freida qui sont les personnages principaux du récit), nous les voyons jouer gaiement dans un parc, leur jeux sont interrompus par l’intervention de deux hommes, les freaks ont une réaction de peur face à ces gens normaux. Intervient alors la figure maternelle de Mm Tetrallini qui prend soin d’eux et les appelle « mes enfants ». Ils sont les victimes de leur physique et subissent la haine qu’ils provoquent, la peur est mutuelle avec les gens normaux, or d’ordinaire on a peur des monstres et pas l’inverse. Ici il y a un renversement des situations habituelles qui insiste sur leur vulnérabilité et surtout leur caractère inoffensif. On assiste à leur infantilisation, en particulier celle de Hans dont l’apparence et la voix sont plus proche de celles du jeune garçon que de l’adulte et qui se plaint que « la plus part de gens ne réalisent pas [qu’il est] un homme ». Cléopatra fait preuve d’un profond mépris pour lui, alors même qu’ils viennent de se marier, en le forçant à grimper sur ses épaules en lui demandant « Tu veux quoi ? Que maman joue avec toi ? ». Elle utilise sans cesse le qualificatif « petit » (« little ») lorsqu’elle s’adresse à lui et lui pince souvent la joue dans un geste condescendant.

C’est bel et bien Cléopatra qui est présentée comme la véritable méchante du film et le couple qu’elle forme avec Hercules, représente la beauté et la force physique qui sont normalement des qualités et qui deviennent ici symboles du mal, du vice et de la cruauté. C’est dans la scène du repas de noce que Cléopatra et Hercules affichent au grand jour toute leur monstruosité et ridiculisant Hans et en affichant leur liaison et leur haine envers les freaks alors que ces derniers étaient prêts à accepter la trapéziste comme l’une des leurs. Cela renforce le statut de victime des freaks et légitime leur acte final, on se souvient alors des mots du bonimenteur au début du film : « En offenser un, c’est les offenser tous. » Cela permet de voir leur vengeance plus comme un acte de protection solidaire que comme un acte purement monstrueux. C’est la seule fois où nous les voyons adopter une attitude effrayante, ce qui fait définitivement basculer le film dans l’horreur mais cela est provoqué par la monstruosité morale de Cléopatra et non par un caractère intrinsèquement inhumain des freaks. Il y a dans ce film une dissociation des caractéristiques du monstre incarné par deux groupes de personnages qui se font face : la monstruosité morale et psychologique s’inscrit dans la normalité physique et est combattue par la normalité morale emprisonnée dans l’anormalité physique. Freaks brise alors l’opposition classique du normal combattant l’anormal.

Dans son film Tod Browning contredit d’autres mécanismes des films d’horreur du cinéma classique hollywoodien mais ces contradictions ont leurs limites. En effet la plus part du temps le monstre est créé par l’homme et se retourne contre lui (Frankenstein de James Whale, 1931) ou appartient à une menace d’origine surnaturelle (Dracula de Tod Browning, 1931) et le film s’achève sur la mort du monstre qui symbolise le retour à la stabilité et la normalité or ici la monstruosité est due à la nature. Cependant le mal est bien humain et c’est cela qui doit être détruit. Cléopatra passe d’ « oiseau du paradis » filmée en contre plongée, assise dans les aires sur son trapèze, admirée pour sa beauté par les nains Hanz et Freida, à une chimère entre femme et oie filée en plongée, clouée au sol et regardée avec effroi par les gens normaux. Quant à Hercules sa mort est sous-entendue lors de l’épisode de l’orage, ainsi l’équilibre est rétabli et le mal est conjuré. Par ailleurs on peut détacher trois personnage principaux féminins : Freida, Cléopatra, Vénus et trois personnages principaux masculin : Hans, Hercules, Phroso. Des couples se crées entre eux, tout d’abord les genre se mélangent : couple Vénus et Hercules ; Cléopatra et Hans. A la fin les deux nains se retrouvent, Vénus et Phroso sont en couple et Cléopatra et Hercules sont punis. C’est un retour à une normalité dans laquelle les monstres de moralité sont punis tandis que les personnages moraux connaissent une fin heureuse mais ne se mélangent pas entre freaks et gens normaux, ce qui garantit la conservation d’un certain ordre social.

Freaks ne suit pas les schémas classiques des films d’horreur hollywoodiens mais ne se détache pas non plus tout à fait du résultat auxquels ils amènent (soit le rétablissement d’une stabilité sociale après l’expiation du mal). Ce film propose une réflexion sur le corps et ses difformités en les dissociant de l’anormalité morale ou psychologique. Cependant malgré ses propositions novatrices dans le traitement du monstre au cinéma et le regard original et empathique qu’il porte sur la monstruosité physique, il reste un film moral qui s’inscrit dans une vision compartimentée de la société. Ceci bien qu’il admette que ses frontières soient poreuses, ce qui est sûrement ce qui confère son caractère étrange au film qui plutôt que de jouer sur la dualité joue sur l’ambiguïté des personnages.

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