L’analyse retro: « Bonnie and Clyde » d’Arthur Penn

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Pour l’analyse rétro de juillet nous avons choisi un film bien spécial. Non seulement c’est un grand classique du cinéma, mais il a une histoire bien particulière et représente le début d’une révolution. Bonnie and Clyde n’est décidément pas un film comme les autres, en particulier si on le replace dans le contexte de sa genèse.

I- L’histoire d’une révolution

1- La naissance d’un film culte

Les deux scénaristes du film, Robert Benton et David Newman tombèrent en 1963 sur un livre de John Toland intitulé The Dillingers Days, racontant l’histoire de Bonnie Parker et Clyde Barrow, couple de braqueurs leaders du Barrow Gang. L’idée d’en faire un film commence à germer dans leurs esprits. D’autant qu’au cours des années 60 souffle un vent de contestation qui met sur un pied d’estale toute personne s’opposant au système. Le couple Barrow était donc un sujet parfait. Célèbres dans tout le Texas, les amants meutriers devenaient le symbole des mouvements de contestations et particulièrement du mouvement pacifiste.

Or, la carrière de voleurs de banques des deux texans n’a pas été grandiose, ils n’ont jamais fait comme Dillinger des coups d’éclats dignes de l’ennemi public numéro 1. Alors pourquoi cette admiration ? C’est plus la mentalité, de la philosophie de Bonnie et Clyde qui suscite la fascination. Ils se sont dressés contre le système, comme ils ont pu et souvent avec panache. Voilà donc le couple parfait sur lequel écrire en cette période.

De plus, la Nouvelle Vague est passée par là et Benton et Newman, fans inconditionnels de Truffaut et Godard, vont se permettre dans leur écriture des passages irrévérencieux, violents, sensuels, en un mot choquant pour le public et surtout les producteurs de l’époque. Or c’est bien ce qui va poser problème au moment de faire produire le film. Le ménage à trois entre Bonnie, Clyde et C.W. ne plait pas au producteurs qui refusent tous de financer le film. Même lorsque Truffaut s’associe au projet après avoir refusé de le réaliser, le film reste à l’état de scénario. Pendant un temps le scénario passe dans les mains de Godard qui décide de le tourner en deux semaines au Texas sans véritables moyens financiers. Mais les scénaristes ne sont pas de cet avis et le projet est avorté.

2- Warren Beatty s’en mêle

Le projet stagnait lorsque Warren Beatty, véritable star à l’époque, déclare s’intéresser au projet et rachète les droits du scénario pour 75 000 dollars à Benton et Newman qui n’en croient pas leurs yeux. Sur ce Beatty, conseillé par son ami Robert Towne, décide de jouer le rôle de Clyde tout en produisant le film. Or il ne se sent pas d’endosser le rôle de réalisateur et se met donc en quête d’un metteur en scène. Suivant les conseils de Benton et Newman, il envoie le scénario à Arthur Penn avec qui il a déjà travaillé sur le film Mickey One. Après l’échec de ce film en 1965, Penn n’avait plus rien tourné et était complètement hors circuit.

Beatty, faisant des pieds et des mains pour monter le film, convainc finalement Penn de le réaliser malgré les problèmes que le film peut poser (violence et sexe étant des sujets centraux). Dans la foulée, Beatty signe un accrod avec la Warner qui accepte de financer le film à hauteur de 200 mille dollars. Avec le réalisateur, l’acteur principal et l’argent il ne restait plus qu’à faire démarrer le film.

Ainsi en 66, les deux scénaristes retouchent une dernière fois leur script afin qu’il plaise à la Warner. Devant les problèmes importants que posaient l’histoire, Beatty fit appel à son ami Robert Towne, scénariste de Chinatown, pour retoucher le scénario. Décidé à ne pas jouer un bisexuel, Beatty lui demande de supprimer le ménage à trois. Penn pousse dans cette direction tandis que les deux auteurs du scénario désespèrent de perdre l’originalité de leur histoire. Finalement Towne fait de Clyde un homme impuissant, rendant ainsi une part de marginalité à ce héros des temps modernes.

Le scénario est bouclé à la veille du tournage et l’aventure débute sur les chapeaux de roue avec un budget serré et peu d’espoir de faire des bénéfices et de toucher le public.

3- La sortie

Bénéficiant d’une certaine réputation au Canada, Beatty et Penn décident d’organiser la première mondiale au festival de Montréal. C’est un succès total. Il y eut quatorze rappels pour les acteurs et une standing ovation qui n’en finissait plus. Ainsi la sortie du film aux Etats-Unis n’inquiétait pas particulièrement l’équipe du film. Or, après les premières projections newyorkaise, la presse se déchaina contre le film et notamment le critique Bowsley Crowther dans Sunday entertainment. Le critique de Newsweek, Joe Morgenstern qualifia Bonnie and Clyde de « film sordide pour crétins ». Cependant, si la critique à détesté, les spectateurs aimèrent le film. Mais cela ne suffit pas et il fut vite éclipsé en rentrant à peine dans ses frais.

A Londres le film fut un succès et tout l’Europe ovationna ce Bonnie and Clyde rugueux, violent et sensuel. Le béret de Bonnie devint même le must have pour aller aux soirées branchées ! A peine sortit en Europe le film y devint culte et la répercussion aux Etats-Unis en fit l’étendard d’un nouveau mouvement qui allait surgir des universités et de la télévision, composé de jeunes artistes talentueux et visionnaires plein de convictions et d’ambition, le Nouvel Hollywood.

Ainsi malgré des débuts difficiles, le film de Penn s’imposa comme le précurseur d’un mouvement aussi révolutionnaire que ses personnages.

II- Sexe, violence et cinéma une analyse de Bonnie and Clyde

Le film débute par quelques lignes présentant les deux héros, ancrant ainsi les personnages dans le réel. Bonnie Parkeret et Clyde Barrow ont bel et bien existé et c’est leur histoire que nous allons vous raconter semblent vouloir dire Arthur Penn. Une histoire de laquelle on ne retirera ni la violence, ni la légèreté de moeurs, ni le langage cru, n’en déplaise à l’Amérique puritaine et aux producteurs frileux.

Dès le premier plan Penn plante le décor. Les premières secondes de Bonnie and Clyde laissent en effet la caméra capturer en gros plan la sensualité subtile des lèvres rouges de Faye Dunaway faisant la moue devant son miroir. Certes il en faut plus pour émouvoir le public aujourd’hui mais à l’époque ce plan avait déjà quelque chose de très suggestif et annonçait la thématique de la sensualité, sinon de la sexualité. De plus le décadrage fait découvrir au spectateur que Bonnie est nue dans sa chambre, en train de se maquiller devant son miroir. Si l’on ne voit pas le corps de l’actrice, le fait que le personnage soit nu dans sa première scène ne fait qu’accentuer le volonté de le placer sous le signe du politiquement incorrect et de la débauche, en un mot de la contestation.

Dans ces premiers plans, outre le montage usant de coupes franches à la Godard, on remarque l’emprisonnement de Bonnie, son désir de s’échapper, s’évader d’un quotidien qui l’étouffe. Or c’est là qu’apparait Clyde, tentant de voler la voiture de la mère de Bonnie. ainsi la première fois que Bonnie voit Clyde il est en train de commettre un délit et la première fois que Clyde voit Bonnie, celle-ci est nue. Crime et sexe vont dès lors former le couple thématique central du film et seront toujours entrelacés.

Clyde va donc proposer à le belle Bonnie de l’accompagner à son travail. En marchant il remarque la pauvreté de la petite ville où elle vit et l’absence de distraction. Alors qu’ils boivent un coca-cola (une des scènes les plus sensuelles du film) Clyde montre de quoi il est capable et dévalise un épicier. Bonnie, impressionnée, décide de le suivre et de fuir avec lui. Le crime a éveillé en elle un appétit sexuel débordant et se jetant sur Clyde elle comprend qu’il est impuissant. En quelques minutes Penn résume Bonnie And Clyde. Un couple qui n’a jamais fait de braquage retentissant (Clyde braque ici une épicerie), mue par l’excitation de la violence (Bonnie émerveillée par l’arme et excitée par le braquage), qui cependant doit affronter la frustration de l’impuissance sexuelle de Clyde. Une frustration qu’ils déversent dans la violence. En effet, si Clyde ne fait pas l’amour à Bonnie, il lui apprend à tirer !

Le film construit ainsi un couple sensuel mais qui ne peut se toucher sans être saisi par la frustration et redouble donc de rage dans sa quête de liberté et de contestation. Car le couple se fait un couple de justiciers. C’est la crise économique et les banques se repaissent des biens des petites gens comme le montre la séquence dans laquelle Bonnie et Clyde dorment dans une maison saisie par une banque.

Après avoir rencontré la famille chassée dehors, Clyde se décide et s’adressant au père dit « We rob banks ! ». Mais la première banque à laquelle il s’attaque s’avère avoir fait faillite, comme une illustration de l’impuissance du couple et le deuxième braquage, celui d’une épicerie, se transforme en bagarre générale qui fait perdre à Clyde le butin espéré… Rien d’extraordinaire donc chez Bonnie and Clyde semble dire Penn, si ce n’est cette vigueur, cette envie et cette façon de continuer à se battre malgré tout.

Sur leur chemin ils recrutent C.W. Moss, un mécanicien, qui sera leur chauffeur durant les braquages et avec lui ils braquent une banque pour la première fois avec succès. Seulement lors de la fuite Clyde tue un homme et se condamne donc à la peine de mort s’il est arrêté. Il est passé de l’autre côté désormais, tout comme son frère qui après s’être joint au gang avec sa femme, tue un policier en s’enfuyant.


Peu à peu, Penn met en scène l’éclosion et le développement d’un spleen général, un agacement qui gagne les protagonistes devant le peu d’argent qu’ils gagnent et les dangers qu’ils encourent. Ce spleen se manifeste de la manière la plus forte chez Bonnie qui ne supporte pas sa belle-soeur et souhaite être seule avec Clyde dont l’impuissance sexuelle finit de la démoralisée dans une séquence particulièrement explicite pour l’époque.

Elle veut revoir sa mère et celle-ci promet au couple un avenir funèbre. En effet c’est à partir de là que les choses tournent mal. Le spleen de Bonnie finit par leur être fatal. Une nuit, elle chasse C.W., Buck Barrow et sa femme de la chambre de motel qu’elle occupe avec Clyde, leur disant d’aller fair des courses pour le diner. Par un malheureux concours de circonstances, C.W. et la femme de Buck se font repérer en achetant à manger et la police est prévenue. Les forces de l’ordre viennent durant la nuit et une fusillade éclate. Dans la fuite Buck et sa femme sont blessés et le lendemain celui-ci meurt alors qu’elle est arrêtée. C.W. emmène Bonnie et Clyde, tout deux blessés, chez son père qui les accueille alors.

Peu à peu la joie de vivre va regagner le couple et cette proximité avec la mort lui donner une énergie nouvelle caractérisée par l’acte sexuel enfin accomplit. Or, la traitrise viendra à bout des amants. Dénoncé par leur hôte, ils seront abattus comme des bêtes par la police le lendemain de leur première et dernière étreinte. Mort, sexe et violence une nouvelle fois entrelacés pour un final grandiose, particulièrement brutal pour l’époque.

Arthur Penn livre un film dense, tendu, reflétant les préocuppations de l’époque, des contestations sociales à la liberté sexuelle en passant par le dégoût de la violence (et donc de la guerre). Par ailleurs il révèle les talents d’actrice de Faye Dunaway alors inconnue et qui, après ses déboires sur Que vienne la nuit d’Otto Preminger, songeait à mettre un terme à sa carrière d’actrice. Enfin c’est un film qui, comme nous l’avons dit, annonce le déferlement des années 70, ce Nouvel Hollywood qui entre 1969 et 1980 va donner naissance à des oeuvres magistrales.