« La loi du marché » : l’argent pour toute mesure

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Trois ans après Quelques heures de printemps, Stéphane Brizé retrouve Vincent Lindon pour un film social poignant et plus que nécessaire dans le climat ambiant .

Synopsys

Thierry, quinquagénaire au chômage subit au quotidien les petites humiliations que la perte de travail et sa vaine recherche génèrent. Lorsqu’on lui propose un poste de vigile dans un supermarché il accepte sans hésiter. Cependant , ce nouvel emploi aux allures de bouée de sauvetage va se révéler être le noeud d’un conflit moral insupportable.

Critique

La première scène plante le décors.

Filmé, comme dans tout le film, caméra à l’épaule, Thierry fait face à son conseiller pôle emploi qui tente maladroitement de lui annoncer que la formation de grutier qu’il a effectué a été une perte de temps. La caméra oscille d’un visage à l’autre comme un balancier, comme l’aiguille d’une montre défectueuse. Ce mouvement se fait véritable battement traduisant l’impression d’inutilité que ressent Thierry. Ce qu’il a fait n’a servi à rien, il faut « tout recommencer du début » comme il le dit au conseiller. Mais il n’a pas la choix, il ne peut pas se décourager, il doit continuer. Pour sa femme et surtout pour son fils handicapé qui, pour continuer ses études en internat, aura besoin d’une aide à domicile.

Des Face à face haletants

Tout le film va ainsi s’organiser en longs plans décrivant des face à face : entre Thierry et ses potentiels employeurs, entre Thierry et sa famille, entre Thierry et sa banquière etc. Plans traduisant le refus absolu de la vanité. Tout ce qu’il fait, Thierry le fait pour sa famille, pour continuer à avancer, à vivre et pour ne pas perdre ce qu’il a acquis. Lorsque sa banquière lui demande s’il serait prêt à vendre son appartement, le refus est catégorique. S’il le vend alors tout ce qu’il aura fait n’aura servi à rien. Et c’est ça le pire, finir par penser que tout n’a jusque là servi à rien et que tout ne servira de toute manière à rien. En refusant la vanité, Thierry s’obstine à vivre malgré tout et c’est cela que Brizé montre à chaque plan.

Un film qui passe par toutes les émotions

Mais Thierry se heurte sans cesse à la bêtise, la méchanceté, la cruauté, des autres. Une bêtise, une méchanceté, une cruauté qui n’ont rien d’extraordinaire, de spectaculaire, mais qui sont au contraire quotidiennes, banales, terriblement banales. C’est la bêtise d’un employeur qui se permet de lui faire des remarques sur la présentation de son CV, la méchanceté de personnes qui jugent Thierry lors d’une simulation d’entretien d’embauche et la cruauté dissimulée d’une banquière qui apprenant que Thierry a un nouvel emploi essaye de lui faire emprunter plus d’argent.

Entre l’obsène et le réel

C’est d’ailleurs lors de la première séquence avec la banquière que le film flirte avec l’obscénité de la réalité. Alors qu’il est assis devant elle, abattu par le chômage et la vulnérabilité qu’il suscite, celle-ci lui propose de souscrire à une assurance vie, « au cas où il arriverait quelque chose, pour que votre famille soit à l’abri… » On rirait presque du « comique » de la situation si ce n’était pas si sordide. Mais la force de Brizé est justement de soigner écriture et mise en scène pour ne jamais tomber dans le misérabilisme. Pas de fioritures ici, juste la réalité comme prise sur le fait. La caméra ne précède jamais les personnages, elle les capte sur le vif. La justesse d’écriture des dialogues et des diverses situations renforçant le sentiment d’authenticité, de franchise, de sincérité qui émerge du film.

Une sincérité qui amène le film à dire tout haut le mal qui ronge notre société. Tout se monnaye, d’une caravane à une assurance vie, tout se vend, tout se négocie et tout se prévoie en fonction de l’argent. L’on ne peut évaluer sa vie qu’à la mesure de l’argent que l’on gagne. Voilà la morale que l’on voudrait nous faire avaler et que le film dénonce. Parce que cela rend fou. Que cela amène à traiter les gens comme des bêtes, comme le fait le gérant du supermarché, parce que cela amène jusqu’au suicide, comme cette employée licenciée pour avoir volé des tickets de réduction… La liste des exemples est longue. Brizé n’épargne rien ni personne. Nous participons tous de cette mécanique et ceux qui en souffrent le plus sont ceux qui en bénéficient le moins. Ainsi on demande à Thierry de surveiller jusqu’à ses propres collègues. Pour voir s’ils travaillent vite et bien, s’ils ne volent rien non plus… Mais Thierry a besoin de l’emploi, il a besoin de l’argent, alors il fait ce qu’on lui demande jusqu’à ce que cela devienne insupportable.

Brizé livre un film vivant, qui respire au rythme d’une course effrénée pour la survie. Une course solitaire semée d’obstacle et d’humiliations. Et à la fin ce ne sont jamais les plus honnêtes, ni les plus nécessiteux qui gagnent, à la fin ce ne sont jamais ceux qui devraient le faire qui payent pour tout le monde. On appelle ça la loi du marché.

Note personnelle : 8/10.

La bande annonce du film ici

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