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Il y a 20 ans, le 5 avril 1994, alors qu’il avait disparu depuis 3 jours, le corps de Kurt Donald Cobain était retrouvé sans vie dans le débarras du jardin de sa villa à Seattle.

Le leader du groupe Nirvana alors au sommet de sa gloire avait été interné pour une énième cure de désintoxication après une overdose qui avait failli lui coûter la vie à Rome lors de la dernière tournée européenne du groupe.

 C’est donc pour rendre hommage à cette figure emblématique du rock et des 90s que nous lui consacrons un article dans notre rubrique  Au-bout-du-mythe.

 

L’ensemble des journaux et sites d’actualités en font le détail et l’étalage, nous vous épargnerons donc un énième mashup de la bio de Kurt Cobain et nous intéresserons surtout à sa musique, son mythe, son message et son héritage qui en font une des légendes du rock’n’roll et une icône des années 90.

Cependant si vous êtes à la recherche d’une bonne biographie nous vous conseillons de vous référer au livre de Charles R. Cross, Heavier Than Heaven et aux sites suivants http://www.thebiographychannel.co.uk/biographies/kurt-cobain.html ou http://www.rollingstone.com/music/artists/kurt-cobain/biography .

Cobain et la musique : transcender le mal-être

Forte de ses influences, la musique de Cobain allie la violence mélodique du Heavy Metal à la brutale incohérence et du Punk. Largement inspiré par des groupes comme Aerosmith, Kiss ou encore Black Sabbath, Cobain n’a pas la dextérité et l’habileté des guitaristes de la scène metal et se retrouve dans l’explosion incontrôlée et les powerchords naifs du Punk. Il ajoute cependant des lignes mélodiques sur lesquelles il pose des textes torturés dans leur forme et leur contenu. Murmurés, chantés, hurlés, parfois inaudibles ses mots s’arrachent de son corps dans un état proche de la transe. Elégie du mal être, de l’autodestruction et de la mort ils se font l’étendard d’une génération abrutie par l’ennui et la peur de l’avenir.

Lorsque nait Nirvana en 1987, Cobain a déjà été membre d’un groupe de Punk nommé Fecal Matter et écris de nombreux textes dans ses divers journaux intimes. Alors âgé de 20 ans il décide avec Krist Novoselic de former un groupe de rock alternatif dont il chercheront longtemps le nom pour finalement aboutir, sur une idée de Cobain, à Nirvana. Dans la définition bouddhiste du mot c’est bien l’absence de douleur qui est retenu par Kurt. Car c’est bien là l’essence même de la musique de Cobain et par là de Nirvana. L’excès de violence des chansons dont le texte souvent quasi inaudible et les parties instrumentales chaotiques, la systématique destruction de la scène lors des concerts du groupe ne sont que les expressions de la même force qui anime son leader. L’émanation d’une souffrance psychique, d’un mal être perpétuel qui se transformera rapidement en souffrance physique d’abord sous la forme de violentes douleurs abdominales sans causes médicales avérées puis le naufrage dans l’héroïne et les abysses du manque.

Dans la chanson You Know You’re Right, Cobain hurle comme une litanie « Pain… Pain… Pain… » ( Souffrance… Souffrance… Souffrance… )

 De Blew à Where Did You Sleep Last Night ? Cobain n’a eu de cesse de traduire ce qu’il vivait intérieurement dans sa musique, lui qui était si replié sur lui-même et mutique. Or ces chansons, incantations abrasives, sombres et provocantes, n’ont jamais eu valeur de catharsis, de délivrance et d’expiation, pour un esprit torturé croulant sous le joug du manque. Manque d’affection, manque de confiance en soi, manque de drogue… Tout le personnage de Cobain et donc sa musique se construit sur cette structure lacunaire, sur la vacuité et le manque.

« Il n’y a pas d’explication aux paroles » disait Kurt en parlant du premier album du groupe Bleach. Il n’y en a pas parce que leur vocation est d’exprimer la vacuité dune existence sans but, de toute une génération terrassée dans une sorte d’apathie moribonde, jeunesse énucléée et hagarde contemplant passivement le triomphe décadent de la société de surconsommation ( les chansons Breed, Dumb et dans une certaine mesure In Bloom ).

Nevermind : Nirvana devient un objet de consommation

Lorsque Nirvana quitte le fameux label grunge de Seattle Sub Pop pour Geffen Records il quitte un label qui n’a jamais considéré le groupe à sa juste valeur pour un label lui offrant plus de possibilités et de confort. Or le groupe quitte ainsi la scène underground du grunge de Seattle pour signer avec un Major synonyme de tout ce que le punk rejette : production en masse, recherche de la productivité, la rationalisation de la production musicale, l’industrialisation du milieu et évidemment la quête obstinée du profit.

Cobain est déchiré entre son idéologie punk anti-conformiste et anti-consumériste et l’opportunité d’enregistrer enfin un album d’importance. Il ne se pardonnera pas cet écart à sa musique et à ses convictions mais enregistrera tout de même en compagnie de Krist Novoselic et du nouveau batteur du groupe Dave Grohl, un album qui restera dans l’histoire du rock, le corrosif et exhubérant Nevermind.

Le groupe au complet ( de gauche à droite Dave Grohl, Kurt Cobain, Krist Novoselic )

Un titre qui en dit long et qui fait tout le paradoxe du disque. Si le groupe semble en avoir rien a ciré, que ce soit du succès ou du monde en général, en réalité l’album se veut une violent prise de conscience de l’état d’un pays et d’un société au tournant des années 90. La génération X semble perdue, étouffée par tout ce que MacDonald’s et Coca-Cola lui ont donné pour s’empiffrer, et ce que Universal ou MTV lui donne à voir avachi dans son canapé. L’album énonce violemment l’apathie de toute une génération et l’uniformisation de la culture, l’homogénéisation de la musique et et des goûts de la population engagée par phénomène d’acculturation à aduler des idoles préfabriquées se dandinant derrière des écrans de télévision.

De l’apathie de sa génération à la description de la violence du sentiment amoureux en passant par le viol ou la critique de la scène musicale, l’album aborde tout les thèmes mais tout les titres sont traversés par le même mal être et la même douleur qui hante Cobain depuis si longtemps.

 De Smells Like Teen Spirit à Something In The Way l’album est traversé de brutales fulgurances aux accents punk/heavy metal comme Breed, Lithium ou Smells Like Teen Spirit mais aussi des chansons plus pop qui traduisent bien l’influence des Beatles et notamment de la figure de John Lennon sur la musique de Cobain comme Come as You Are, On A Plain ou Polly.

La fameuse phrase « Here we are now, entertain us. » du titre phare se veut le cri d’une jeunesse blasée et apathique exhortant la société à la prendre en compte. La répétition des « Hello, how low ? » ( littéralement « Bonjour, comment ça va mal ? » ) ré-affirmant le mal être de cette génération sans perspectives, cristallisé par celui de Cobain qui se dit être le pire dans ce qu’il fait de mieux ( « I’m worse at what I do best » ) et une certaine complaisance vis-à-vis de ce mal être ( « and for this gift I feel blessed. » ). Le final de la chanson ne faisant qu’amplifier le sentiment de vanité et de désespoir dans cette répétition de cris, longue plainte scandant un seul et unique mot comme la porte de sortie d’un enfer sans issues : déni.

Toute la philosophie de Cobain est résumée dans cette chanson, cette attirance du vide et de l’autodestruction, le pessimisme face au futur et la plus totale perte de confiance en soi. La chanson deviendra l’hymne de la génération X, la preuve fracassante que non le punk n’est pas mort et que l’esprit de révolte existe encore.

Seulement, il se produit quelque chose que ni le label, ni le groupe n’avait prévu… l’album est un succès mondial. Promu par la sortie du single Smells Like Teen Spirit, l’album est plébiscité par la critique spécialisée et généraliste et atteint le top des ventes aux Etats-Unis, au Canada et en France où il est sacré disque de diamant mais aussi en Australie, en Suède et au Portugal. Nevermind est un succès commercial planétaire… En acquérant ce statut de groupe rentable Nirvana perd évidemment celui de punk underground si cher à Cobain qui souffrira beaucoup de la notoriété de l’album et de sa propre exposition aux projecteurs de la scène internationale. La crédibilité du groupe en tant que dénonciateur du système s’écroule complètement puisqu’il en fait intégralement partie… Cependant ce n’est pas ce qui fait le plus de mal à Cobain qui lui se désole que les « fans » de Nirvana aiment sa musique parce qu’elle est populaire, que ça fait rebelle d’écouter du Nirvana, que ça donne un statut d’outsider torturé mais branché… In Bloom le prédisait ( « He is the one who likes all of our pretty songs (…) but he knows not what it means. » ), la majorité des gens qui écoutent Nirvana ne comprennent pas le message du groupe, ils aiment la musique sans prendre conscience de sa violence, de sa noirceur abrasive et du constat qu’elle fait d’eux mêmes.

 Avec Nevermind Nirvana perd son étiquette punk pour celle de groupe commercial, une étiquette qui lui colle encore à la peau, entachant sa production et faisant considéré le groupe comme une bande de musiciens médiocres jouant des chansons superficielles et sans fondements pour des masses de pré-ados aux tendances suicidaires.

 Kurt Cobain aujourd’hui

Kurt Cobain conserve donc aujourd’hui une image d’icône du rock et d’icône commerciale. Mort à 27 ans comme Jimi Hendrix, Janis Joplin, Brian Jones et Jim Morrisson, il fait donc partie de ce mythique « 27 club », sorte de panthéon des rock stars mortes à 27 ans. Les marques de fringues en font leur chou gras au même titre que les marques de matériel musical ( des guitares fender aux pédales de distortions Boss ) se vantant que Cobain ait utilisé cette guitare avec tel ampli et telle pédale etc. Le grunge revient même très ( trop ) à la mode en se faisant une place dans les défilés et en couverture des magazines spécialisés… Triste retour de flamme de la surexposition d’un mouvement qui n’aura pas tardé à être récupéré par le même système qu’il tentait de combattre.

Mais au-delà des t-shirts en imprimés, Cobain a influencé ( et continue de le faire ) toute une génération de musiciens de près ( comme le groupe de grunge Puddle Of Mud ) ou de loin ( comme les métalleux de Bring Me The Horizon ). De nombreux musiciens se réclament de son héritage, de sa philosophie ou du moins admettent avoir été influencé par Cobain.

Parmi les plus beaux hommages rendu au leader de Nirvana on en retient particulièrement deux :

Celui de Jared Leto qui, le 5 avril 2011, publie une video sur son compte youtube dans laquelle il joue deux bribes de chansons déguisé en Kurt Cobain. La ressemblance physique et vocale est saisissante. Le film avait été tourné en vue de l’envoyer au studio de production préparant un biopic sur Cobain mais Leto avait finalement abandonné l’idée. Voici le message qu’il joint à la video : « I heard today (April 5) was the day Kurt passed away 17 years ago. Can’t believe it’s been that long. So grateful for his contribution and inspiration. Not sure I’d be doing this if it weren’t for him. He gave us all permission to create no matter what our skill set and reminded me that dreams are possible. Thanks for that. This made me recall a short piece of film I shot when I heard they were making a film celebrating his life. I made it to explore the character and explore creative possibilities. I never sent it to the studio or to anyone but thought I’d share it now… »

Mais c’est surtout le film de Gus Van Sant, Last Days, qui semble le mieux rendre hommage à Cobain. Le cinéaste américain y raconte les derniers jours d’une rock star nommée Blake, errant sans but dans sa villa, drogué au dernier degré, résigné à une mort prochaine. Le film retrace les mystérieux derniers jours de Kurt Cobain avec finesse et subtilité esquissant un discours poétique sur la mort comme renaissance. Michael Pitts ( acteur et leader du groupe de rock alternatif Pagoda ) interprète d’ailleurs avec brio le rôle de Blake tout en apportant son expérience musicale qui donne toute son épaisseur et sa profondeur à l’interprétation de sa chanson Death to Birth, véritable pierre angulaire du film et clé à la compréhension de ce que Gus Van Sant considère comme les dernières heures de Kurt Cobain.

C’est donc le 5 avril 1994 que le leader de Nirvana s’enlève la vie, un fardeau qu’il ne pouvait plus supporter. Abandonnant derrière lui une petite fille, Frances, âgée de 2 ans et sa femme Courtney Love dont il ne cessait de tenter se séparer sans y parvenir.

Cinq mois après la sortie du dernier album du groupe, le magnifique MTV Unplugged qui prouvait à la face du monde que même sans amplis et distortions Nirvana avait du coffre, Kurt Cobain quitte donc définitivement la scène.

Kurt Cobain restera une icône du rock alternatif des années 90 et un énième exemple de l’artiste torturé absorbés par des démons qu’il n’arrive plus à combattre. Une énième rock star morte avant l’heure mais au sommet de sa gloire.

Pour conclure sa lettre dans laquelle il donne les raisons de son départ il cite Hey Hey, My My la chanson de Neil Young, mettant en exergue la phrase qui pourrait résumer au mieux sa philosophie de vie : « It’s better to burn out than to fade away. «

Touché par cet hommage le Parrain du Grunge lui dédiera un album appelé Sleeps With Angels incluant une chanson du même nom dont le refrain répète comme une litanie : « He sleeps with angels, too late, he sleeps with angels, too soon… »

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