Interstellar : un sentiment de jamais vu (Analyse -Film culte)

14min
Interstellar.jpg

Bien placé sur la liste des films à l’affiche « Interstellar » est la neuvième oeuvre d’un Christopher Nolan qu’on ne vous fera pas l’offense de vous présenter (Rappelons toutefois aux apostats « Memento », sa trilogie du « Dark Knight », « Inception »…). Ici porté par Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Michael Caine, ou encore Jessica Chastain, ce long métrage de « science-fiction réaliste » vous entraîne dans un voyage interstellaire aux confins du réel, dans le but de sauver ce qu’il reste d’une humanité à bout de souffle, sur une Terre agonisante. Attention, chef d’œuvre ?

Par où commencer ?

Alors que je sors de la salle, et pour la première fois que j’écris pour au-bout-du-film.fr, je ne sais pas par où commencer, encore sous le choc du visionnage. Débuter par le synopsis me semble finalement être encore le plus simple, bien que l’histoire d’ « Interstellar » soit loin d’être aisée à saisir, comme dans toutes les œuvres (pas forcément cinématographiques) traitant en profondeur des voyages dans l’espace et dans le temps, et qui sont de vrais casse-têtes pour les scénaristes. Jonathan et Christopher Nolan relèvent pourtant le défi et nous gratifient d’un film très cohérent, ou plutôt devrions nous dire d’un harmonieux pavé, car sa durée s’élève à deux heures quarante… Et si le concept de base est plus « facile » à cerner que celui, particulièrement osé, de son « Inception », les enjeux aérospatialo-physico-quantiques sur fond de fin du monde sont pour beaucoup dans la complexité des actions et dialogues des personnages… Pas forcément besoin d’avoir un doctorat en la matière, mais juste l’esprit un poil accroché à votre fauteuil rouge, histoire de suivre un peu le film, et de profiter de la profondeur d’un scénario bien ficelé…

Synopsys et analyse

Scénario qui nous raconte l’histoire de plusieurs personnages, à commencer par celui de Joseph Cooper (Matthew McConaughey), père de famille et veuf, ex-pilote et ingénieur pour la NASA, devenu agriculteur. Il évolue dans un monde qui ne doit pas avoir plus d’une ou deux dizaines d’années d’avance sur le nôtre, mais qui est bien différent : un mystérieux virus provoque en effet de violentes tempêtes de sable et de poussière partout à la surface de la Terre, devenue la proie de vents instables et violents. La population humaine n’est plus que l’ombre d’elle-même et pourtant les survivants peinent à se nourrir, l’agriculture souffrant elle-aussi de conditions météo de plus en plus désastreuses… C’est dans ces conditions, et suite à d’étranges phénomènes paranormaux, que Cooper et sa fille Murphy (Mackenzie Foy) vont entrer en contact par hasard avec les derniers membres de l’ex-NASA officiellement démantelée et qui, voyant venir la fin pour le genre humain, tentent par tous les moyens de trouver un autre endroit où installer ce qu’il reste de l’Humanité. Cooper va donc, après quelques hésitations et de très douloureuses séparations, répondre à l’invitation du Pr Brand (Michael Caine), et partir avec sa fille Amélia (Anne Hathaway) et deux autres membres d’équipage, sans savoir quand il rentrera, à la recherche d’une hospitalité incertaine, par-delà un trou de vers formé près de Saturne…

Si ce synopsis peut paraître un peu fumeux, il est en fait tout à fait compréhensible à l’écran, en plus d’être, somme toutes, assez classique, et totalement dans l’ère du temps (avec un discours écologique fort). Là où il s’affine et se complexifie, c’est dans son développement et dans sa symbolique. On retrouve ainsi un premier thème sous-jacent propre à Christopher Nolan, et qu’on observe dans presque tous ses films, celui du deuil de la femme aimé, avec bien souvent un personnage principal veuf et accablé par le chagrin… Chagrin qui va bien souvent le mener à développer une personnalité et un comportement bien particulier, tout comme Cooper ici, un homme déchiré par un choix qu’il doit faire : reprendre le métier qu’il partageait avec celle-ci au détriment de la famille qui lui reste, ou au contraire prendre soin de leurs enfants, quitte à abandonner derrière lui l’amour de sa vie et sa passion. Bien sûr, ce choix cornélien (renforcé par la pression de devoir « sauver l’humanité ») est bien connu, mais n’en demeure pas moins particulièrement bien mis en scène, dans un contexte pas forcément habituel, et sa saveur s’en trouve renouvelée.

Les sujets abordés

On retrouve ensuite bien évidemment de nombreux thèmes qui en découlent directement et indirectement, comme celui de la perte (soudaine ou progressive), celui des âges de vie, de la vieillesse, et bien sûr, de la mort ou de l’évolution (thèmes qui ne sont pas sans rappeler, bien sûr le célèbre « 2001, l’Odyssée de l’Espace » de Stanley Kubrick – 1968 –, avec lequel « Interstellar » partage quelques points communs, on le verra). Tous ont en fait un lien puissant avec le Temps, concept assez peu évoqué au début de l’histoire, mais qui va prendre une importance croissante tout au long du film, jusqu’à devenir primordial (ce à cause de la distorsion temporelle exercée par les trous noirs et leur gravité relative). Mais au-delà des questions métaphysiques, il reste toujours l’Homme chez Christopher Nolan, et, comme dans « Inception », « Le Prestige », ou même « Memento », l’Amour qui le guide vers ses proches. Chaque interrogation soulevée dans le film est toujours ramenée à une problématique humaine et profondément sentimentale (quel que soit le personnage dont il est question…), permettant au film d’esquiver un aspect documentarisant qui l’aurait sans doute desservi par sa complexité, et sans tomber à l’inverse dans un mélo complet… Un traitement des thèmes qui n’est pas sans rappeler non plus celui de la stupéfiante bande dessinée « Universal War One », de Denis Bajram (parue entre 1998 et 2006). Le rendu final du film n’est toutefois pas aussi tragique (bien que son déroulement puisse le laisser présager un petit moment), bien au contraire, et cela s’explique peut-être partiellement par le fait que Jonathan Nolan écrivait au départ pour Steven Spielbreg (réputé pour l’optimisme forcené de ses films), réalisateur pressenti initialement pour « Interstellar »… Mais quand Christopher Nolan reprit les rênes du projet en 2012, il apporta sa propre version du scénario, qu’il fusionna avec celle de son frère… Pour un résultat final étonnamment moins sombre, moins fatalistes, et moins ouvert au doute que dans ces précédents films.

Les personnages participent eux aussi à ce message d’espoir par le traitement qui leur est accordé, moins violents qu’à l’ordinaire, ou souvent mués par un idéal supérieur qui les pousse à commettre des actes inhumains. Sans leur pardonner, on peut arriver à les comprendre, et c’est une bonne chose que de leur avoir donné la parole à ce point, évitant ainsi tout manichéisme hors de propos. On remercie au passage le réalisateur et son scénariste de frère pour n’avoir pas donné le mauvais rôle du film aux machines (bien qu’ils aient malicieusement laissé planer le doute régulièrement), chose qu’on commence à voir et à revoir vraiment trop souvent en S-F (le clin d’œil à Kubrick et à son HAL 9000, qu’il singe visuellement mais en prenant son contrepied pour ne pas le plagier, n’en est d’ailleurs pas moins fort, et montre peut être parallèlement une perte de méfiance globale vis-à-vis des intelligences artificielles… A l’inverse des intelligences humaines !).

Ce côté plus lumineux de l’histoire se ressent enfin également dans l’image de Hoyte van Hoytema (qui a travaillé sur « The Fighter », de David O. Russel – 2010 –, ou encore « Her », de Spike Jonz – 2013 –), auquel Christopher Nolan a fait appel pour remplacer Wally Pfister (probablement pour raison d’agenda, celui-ci préparant son premier long, « Transcendance », sorti il y a quelques mois et produit par… Nolan lui-même !). Le film ressort de ce changement plus « aéré », malgré de nombreuses séquences à bord du vaisseau interstellaire, et l’oppression n’est pas trop ressentie. Les contrastes sont également moins durs que sur les précédents Nolan, moins marqués, et l’image plus douce, grâce à une colorimétrie qui semble faire la part belle aussi bien aux tons chauds qu’aux tons froids, ce qui n’était pas arrivé à notre réalisateur depuis un petit moment… Les plans dans l’espace sont clairement moins ambitieux que ceux de « Gravity » (Alfonso Cuarón, 2013), mais Nolan conserve son originalité pour ce qui est de filmer les extérieurs étranges (le passage dans le trou noir ou par la cinquième dimension) et apocalyptiques (sur la première planète visité par Cooper, et ses vagues titanesque), reprenant même certains effets spéciaux observés dans son « Inception »… Ceux-ci sont ici, et comme on pouvait s’y attendre, aussi ambitieux que talentueux, à tout moment et en toute circonstances.

Un mot sur le montage, qu’il convient de saluer par son originalité légitime. En effet, le film se déroulant dans des temporalités qui ne se correspondent plus, on obtient au fur et à mesure un effet « film chorale » au fur et à mesure que les actions des uns résonnent chez les autres, ou pas… Et permet à Christopher Nolan, malgré un montage visiblement linéaire (ni flashback, ni flashforwards dans son film), de jouer littéralement avec le passé ou le futur de son histoire… Assez sidérant, et pourtant tellement, précis, logique, qu’on tire notre chapeau à Lee Smith, compatriote et monteur attitré du réalisateur.

Au niveau de nos oreilles, croyez bien que le niveau ne retombe pas, loin de là, avec un sound design proprement effarant de « pesanteur » (et le mot n’est pas choisi pour la blague !), implacable, comme pour signifier le Temps qui passe pour le héros, et tout ce qu’il emporte cruellement avec lui. Régulièrement sur-mixé, il vous arrivera d’en vibrer, augmentant encore son potentiel sensationnel, à l’instar des impressionnant sons présents dans « Inception » ou la saga « Dark Knight ».

Evidemment, la musique suit d’un bon pas, vous serez, ici encore, bluffé par le travail réalisé par un Hans Zimmer en pleine forme. Il ne s’agit ni de sa plus belle partition, ni de sa plus reconnaissable, et pourtant, elle marque bel et bien les esprits par son originalité. Surpuissante et quasi omniprésente, elle pourrait incarner le destin lui-même, pour ceux qui y croient, la « simple » vie, inexorable, pour les autres. A l’image du film, qu’elle accompagne parfaitement, elle est magnifique et terrible (à l’instar de celle de « 2001, l’Odyssée de l’Espace »), et quand elle évoque le surjeu, ou qu’elle est mixée si fort qu’elle en devient incompréhensible, presque douloureuse, c’est qu’alors le film l’est tout autant, et qu’ensemble, ils nous rappellent notre minuscule petitesse face à des évènements qui nous dépassent. La musique d’Hans Zimmer, comme les évènements auxquels sont confrontés nos personnages, est peut-être trop complexe pour être appréhendée de manière totale et entière, et c’est tant mieux.

Enfin, et pour clore cette longue critique, un mot sur les acteurs (Et particulièrement Matthew McConaughey, Anne Hathaway, et Jessica Chastain), époustouflants de réalisme et de désespoir face à la perte de leur famille, à leur faiblesse physique, perdus dans un univers cruel, et dans les méandres d’un temps qui semble ne leur laisser aucune chance de réussir dans leur quête. Pour notre plus grand bonheur, Michael Caine accepte de son côté un rôle qui se révèle progressivement différent de ceux qu’il endosse de plus en plus mécaniquement (et surtout chez Nolan), plus profond qu’il n’y paraît, plus complexe aussi, tandis que Matt Damon, lâche et impuissant, livre une performance douloureuse de solitude et de terreur. Pour les seconder, Ellen Burstyn, Casey Affleck, Mackenzie Foy (mention spéciale pour une jeune actrice définitivement lancée comme une future grande !), David Gyasi, Wes Bentley, les voix du TARS et CASE (les deux robots)… Tous tiennent leur rôle plus que correctement, et nous font vibrer autant que les rôles principaux, sans jamais faillir !

Conclusion

En définitive, loin du côté « ludique » de ces derniers films (quand bien même ils sont sombres), « Interstellar » questionne bien plus que la « simple » nature humaine. Rejoignant la liste de grands longs métrages à nous interroger sur la place de l’Homme dans un univers qui le dépasse, Christopher Nolan nous offre, alors que les lumières de la salle se rallument, de nombreuses questions mêlant intimisme de nos relations et existentialisme de notre espèce. Peut-être son chef d’œuvre, en tout cas le film de la maturité pour le réalisateur, et pas seulement esthétiquement parlant. Et de citer Kubrick lui-même, pour conclure (et en guise d’excuses pour une critique peut être un peu pompeuse ou trop partielle) : « Quand un film a de la substance ou de la subtilité, on ne peut jamais en parler de manière complète. C’est souvent à côté de la plaque et forcément simpliste. La vérité a trop de facettes pour se résumer en cinq lignes. »

Ma note personnelle : 10/10


Vous pouvez retrouver la bande annonce de Interstellar ici