Inherent Vice : California Love

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1970, le Summer of Love parait déjà bien loin, l’Amérique a la gueule de bois, la tête des mauvais jours. Nixon est élu président, les cadavres de soldats américains sont rapatriés du Vietnam par milliers, Woodstock n’a rien changé, Altamont a été un désastre et la famille Manson terrorise le pays tout entier.

Larry « Doc » Sportello (Joaquin Pheonix) émerge de ce qui semble avoir été une longue cuite, réveillé par son ex Shasta (Katherine Waterston), le fantôme de son passé. Une inquiétude se lit sur son visage. Son nouvel amant, Micky Wolfmann (Eric Roberts), un riche homme marié (« techniquement juif mais voudrait être Nazi ») est menacé. Il semblerait que la femme de ce dernier cherche à le faire interner afin d’hériter de son immense empire immobilier. Elle implore Doc d’enquêter. Quelques heures plus tard Shasta et son amant disparaissent. S’en suit une histoire rocambolesque et foutraque dans lequel Doc se retrouve confronté à la police de Los Angeles, le FBI, les Black Panthers, les Néo-Nazis, un surfeur hippie saxophoniste, des narcotrafiquants chinois et même un cabinet de dentistes érotomanes.

Inherent Vice s’inscrit dans la famille des grands « LA stories » (Le Grand Sommeil, Le Privé, Chinatown)

Un Raymond Chandler sous acide où comme chez Chandler, l’intrigue n’est qu’un prétexte pour faire exister des personnages, pour empiler des séquences fortes, pour faire vivre le sous-texte. C’est également la première grande surprise du film vendu comme une comédie pure et dure par sa bande annonce, une suite spirituelle à Big Lebowski. Ce n’est pas le cas. Ce film est est en premier lieu un authentique film noir. Là où Lebowski utilisait les codes du noir pour les détourner et servir aux spectateurs un chef-d’œuvre de comédie loufoque, Vice respecte et s’encre bien davantage dans la tradition du noir Californien (même si certaines scènes sont absolument hilarantes).

Ce qui intéresse principalement Anderson (et Pynchon l’auteur du roman, avant lui) c’est cette chronique du LA post-idéal hippie, un ensemble de communautés se détestant, se faisant la guerre (pas l’amour), capables de cohabiter seulement lorsqu’il s’agit de faire des affaires. La cité des anges, magnifiquement photographié par Robert Elswit, représente comme dans Magnolia un terrain de jeu idéal pour Anderson. Ce paradis artificiel fait figure de personnage à part entier mais là où Magnolia ou encore Boogie Nights échouaient dans la construction de la mythologie Californienne, Vice est une réussite totale. Il est impossible de nier l’amour que porte le metteur en scène pour la Californie (élément récurrent de sa filmographie) de l’époque. Lui né en 1970, le natif de la vallée San Fernando. Le langage, la culture, les vêtements, la reconstitution est tout simplement magnifique. Ajoutez-y une projection 70mm et vous obtenez (chose extrêmement rare) un film qui est en harmonie esthétique parfaite avec l’époque qu’il dépeint. C’est d’ailleurs un des points forts du cinéma de P.T.A. sur ces trois derniers films.

Jeu d’acteur

The Master avait été l’occasion pour Phoenix de se relancer en fanfare après sa vraie/fausse retraite. Deux ans plus tard cette nouvelle collaboration s’avère encore une fois réjouissante. Alors que chez Gray il dévoile sa noirceur et sa sensibilité, Anderson lui permet d’exprimer l’étendue de sa candeur et de son sens du comique. L’amour que porte P.T. Anderson pour ses acteurs n’a jamais cessé de transpirer à travers ses différents films, même les moins réussis. Mais ici, il le filme avec une simplicité déconcertante, épure son style et allonge les plans pour lui permettre de briller, effectue de longs zooms sur son visage pour capter l’entièreté des nuances de son jeu. Le metteur en scène confie le film à Phoenix et ce dernier lui rend parfaitement.

Joaquin Phoenix interprète Sportello, un détective privé hippie sosie de Neil Young, qui déambule à travers la ville en sandales et fume et sniff tout ce qui lui passe entre les doigts tel un enfant se gavant de sucreries. La came l’a rendu paranoïaque, il n’y a qu’à voir la séquence du sublime générique d’ouverture dans lequel Doc accompagne Shasta à sa voiture, Vitamin C du groupe de kraut-rock Can retentit et il se met à raser les murs et épier tout autour de lui. Sa mémoire n’est plus ce qu’elle était non plus, les années de défonce ont provoquées ce que la narratrice nomme le « doper’s memory ». Mais il fait toujours au mieux au vu des circonstances. Il est le dernier des idéalistes, un gamin naïf dans un monde cynique et dépravé. Lui qui n’est pas tombé dans l’héroïne, cette substance terrible qui détruit le corps, ronge les dents de ses usagers et déforme leurs enfants. Lui qui n’est pas encore corrompu par le fric. Lorsqu’un avocat puissant lui demande combien il veut en paiement d’un service rendu, Doc lui rétorque qu’il souhaite autre chose que de l’argent. « De l’argent aurait été plus simple» répond l’avocat. Oui Doc, l’argent c’est toujours beaucoup plus simple.

Face à lui se trouve la figure d’autorité, « The Man » comme disent les Américains, le détective « Bigfoot » Bjornsen (incarné par Josh Brolin). Avec sa coupe en brosse et ses bottes de cowboy, ce vestige des années cinquante passe le plus clair de son temps à tourmenter Sportello et sucer des glaces aux formes phalliques. Martyrisé par sa femme et homosexuel refoulé, il ne peut supporter cette liberté, cette insouciance que représente le Doc. Qu’il se rassure il vaincra.

Le deuxième film d’Anderson, Boogie Nights relatait déjà la fin d’une certaine insouciance, de la transformation du porno en industrie de masse. The Master de la mort de l’ « americana » post second guerre mondiale, d’un mécontentement qui mijote et fera surface dix ans plus tard.

Ici encore une ère se termine, un épais brouillard se dessine sur la ville. Doc est destiné à traverser le flou que seront les années soixante-dix. La contre-culture, l’art, les idéaux révolutionnaires préserveront encore une petite décennie mais le traumatisme Vietnamien, Watergate et la récession économique finira par achever l’idéologie d’une génération. Puis viendront les années quatre-vingts, Reagan et les yuppies de Wall Street. Une ère où la finance est roi, où l’Amérique se défonce aux dollars comme les junkies à l’héroïne.

Ma note Personnelle : 9/10

La bande-annonce du film