Heli : la violence comme fatalité

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uatre ans après Los Bastardos, le réalisateur mexicain Amat Escalante, auteur de la comédie noire Sangre, revient avec un troisième long-métrage fataliste et provocateur lauréat du prix de la mise en scène à Cannes en mai dernier.

Entre maquiladora, centre d’entrainement policier et espace familial, se joue le quotidien d’une famille mexicaine basculant brutalement dans un engrenage froid et terrifiant la conduisant irrémédiablement vers une fin tragique.

Synopsys et analyse

Cinéaste engagé, Amat Escalante cherche à travers ses films à regarder son pays natal droit dans les yeux, n’épargnant aucune aspérité, ne sachant que trop bien que le quotidien de son pays s’écrit sur le fond du trafique de drogue, de la corruption, du meurtre et de la violence. Ses films font un constat politique acerbe qui dresse le bilan d’un Mexique gangrené par la brutalité en pointant du doigt les frontières perméables entre la police et les cartels, entre l’ordre, la loi et le crime comme système, le crime comme raison de vivre. D’autre part Escalante fait un constat philosophique qui semble crier à la face du monde le fatalisme et le désespoir d’un pays où la violence est à la fois la fin et le moyen, où rien n’échappe à un mal qui semble flotter dans l’air, une force omniprésente et omnipotente incarnée par les cartels.

Heli n’échappe pas à la règle et dès le premier plan Escalante met son spectateur en face d’une réalité sans fards. La caméra s’attarde sur le visage ensanglanté d’un homme qui peine à ouvrir les yeux, à ses côtés un autre homme gît inconscient tandis qu’ils sont emmenés à l’arrière d’un truck vers un lieu encore inconnu. Le plan est simple, silencieux, calculé. La lumière jaune-orangée du levé de soleil embrasse les corps meurtris et enflamme l’horizon. La beauté du cadre et de la lumière, la maitrise de l’esthétique, contrastent avec la violence de ce qui est représenté.

Ce plan séquence d’ouverture décrit d’emblée la douleur et l’effroi et annonce sans un mot ce vers quoi le film va tendre en plongeant ses personnages dans la sauvagerie d’un milieu qui n’offre pas d’issues.

Un discours posé

Dès les premières minutes le film pose donc ses ambitions déclarant au spectateur qu’il l’emmènera vers les tréfonds, le confrontant en même temps que ces personnage à une violence d’autant plus effroyable qu’elle est quotidienne et banale. Déjà la violence est présente dans le quotidien de Roberto, petit ami d’Estela, la sœur d’Heli, qui s’entraine sans relâche pour devenir policier, subissant l’impitoyable loi de ses supérieurs. Une violence physique qui fait partie de sa vie, et qu’il perpétue en abattant un chien de sang froid… Les coupes franches et les enchainements de plans placent au même niveau scènes de violence et scènes quotidiennes ; l’enlèvement, l’exécution et la torture, au même niveau qu’une discussion entre amies, que des enfants jouant aux jeux video ou qu’une femme préparant à manger.

Ce que semble vouloir dire Escalante, c’est que cette violence dont sont victimes Heli et sa famille, est une violence qui s’est banalisée, qui a infiltré jusqu’au salon des maisons familiales, qu’elle s’insinue au milieu des enfants qui jouent et s’imposent à leurs yeux.

Ce discours culmine lors d’une scène de torture particulièrement dure se déroulant au milieu du salon d’une maison ordinaire sous les yeux habitués d’enfants entre 8 et 13 ans invités à participer aux sévices. Dans la pièce d’à côté une femme semble préparer à manger et tout se déroule au sein de cet espace familial sans que cela n’est l’air particulièrement anormal.

La sauvagerie s’entremêle donc au quotidien comme viennent encore le rappeler les images de têtes décapitées que la télévision exhibe aux yeux ahuris d’Heli assis dans son canapé. Mais une fois qu’elle a pris possession des personnages, alors ceux-ci n’ont plus ne sont plus capables d’agir autrement. Le sang appelant le sang, Heli se vengera par le meurtre et sa sœur sombrera dans un silence érigé comme un mur devant le flot des horreurs qu’elle a subi. Dans sa deuxième partie le film semble pointer du doigt ce fatalisme, cet engrenage qui amène les gens les plus normaux à rejoindre leur bourreaux au rang des assassins. Devant l’omnipotence des narcotraficants, la corruption qui gangrène la police et l’impuissance de la justice à faire son travail, Heli se retrouve seul face à lui-même avec comme unique option de se rendre justice par la violence. Il l’a compris les forces de l’ordre ne peuvent lui donner qu’un peu de réconfort, en témoigne la scène presque angoissante dans laquelle l’inspectrice s’offre à Heli comme un aveu de l’impuissance à faire régner l’ordre.

Le montage offre avec amertume à la vue du spectateur la renaissance de l’amour du couple dans le meurtre perpétré par Heli. On voit se succéder la brutalité de la strangulation, de ces mains qui enserrent la gorge du bourreau d’hier, puis ces mêmes mains enserrant la taille de sa femme qui consent à s’offrir à lui alors qu’elle s’y refusait depuis longtemps.

Le message est alors extrêmement ambigu. Escalante dit raconter son histoire avec indignation, il dit le faire par amour du Mexique et par volonté de mettre un pays face à sa macabre réalité. Mais dans cette violence banalisée, dans cet enchevêtrement des cadavres ensanglantés et des corps s’enlaçant sensuellement l’on peut voir poindre l’ombre menaçante d’un cynisme froid et amer, renvoyant le film à sa propre provocation, à un statut de film sans propos ni fondement, un artifice complaisant et malsain…

C’est donc un film violent et impitoyable que livre ici Escalante, n’épargnant rien d’une brutalité quotidienne et banalisée et plongeant ses personnages au cœur d’une tourmente dont ils ne peuvent s’échapper. Un film engagé qui justifie sa violence par son propos mais qui semble tout de même flirter avec un cynisme qui n’a pas sa place dans une telle œuvre. Sentiment qu’Escalante devra veiller à ne pas laisser croitre dans ses prochains films.

La bande annonce ICI

Note personnelle : 7/10.

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