« Hacker » : le film qui donne forme à l’invisible

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Depuis Public Enemies, 6 ans se sont écoulés sans que Michael Mann ne sorte de film au cinéma. Et soudain il revient avec une bombe formelle : Hacker, sorte de film expérimental hallucinatoire déguisé en film d’espionnage 2.0. A 72 ans Mann prouve qu’il peut encore innover et inventer à partir d’un medium qu’il travaille depuis 40 ans.

Synopsys

Le film se déroule de nos jours juste après un attentat visant une centrale nucléaire chinoise et une cyberattaque visant la bourse de Chicago. L’auteur des attaques semble être le même et les autorités chinoises et américaines devront lutter ensemble pour l’identifier et l’éliminer. Pour cela elles devront faire appel à Hattaway, un hacker surdoué, emprisonné pour détournement d’argent.

Un film surprenant

Si l’on s’en tenait au scénario, le film n’aurait aucun intérêt. Il serait réduit à un énième film d’action type « mission impossible » avec les clichés et les invraisemblances propres au genre. En effet, une fois de plus l’on retrouve le héros emprisonné par suite de malchance tentant de prouver ce qu’il vaut dans une mission suicide pour sauver la planète tout en séduisant sa partenaire dans l’affaire etc. etc. Les clichés sont là pas de doutes. Quant aux invraisemblances, le simple fait que Hattaway sache manier des armes à feux comme un tueur à gage suffit à faire sourire (à moins qu’il n’y ait un stand de tir au MIT, sait-on jamais). Les situations s’enchainent mécaniquement selon le même schéma que dans tout les films d’action : le méchant attaque, les gentils se lancent à sa poursuite, il le trouve, tombe dans un piège le méchant s’échappe, les gentils le retrouvent, combat final, happy end. Caricatural ? Oui, mais pas si loin de la réalité. Quant aux dialogues ils se fondent dans la masse et prêtent souvent à rire, du moins à sourire.

La forme au dessus du fond

Vous l’aurez compris, ce n’est pas véritablement de l’histoire dont le film se soucie mais d’un questionnement tout autre. C’est à la forme qu’il s’attache. Un récit vu et revu ? Oui, mais renouvelé par l’image, les sons, le montage. Retravaillé à même ce qui faisait la force des derniers films de Mann. Collateral, Public Enemies et Miami Vice travaillaient déjà le numérique et se fondaient dans l’évolution du médium cinématographique. Ici Mann continue son exploration notamment via une séquence introductive époustouflante qui plonge le spectateur au coeur des circuits qui transportent l’information dématérialisée. Car comment filmer cette information constituées de donnée invisibles si ce n’est en représentant leur support ?

Une vitesse qui amène à une réflexion sur le temps. Les hackers ont toujours un coup d’avance, ils ne vivent pas à la même allure que les autres. L’information va beaucoup plus vite que tout le reste et en un instant on peut faire exploser le réacteur d’une centrale et truquer des marché boursiers à deux endroits opposés sur la carte du monde. Par ailleurs cette fluctuation incessante et malléable à l’infini se rit des institutions lentes et trop rigides. Les querelles entre Chinois et américains, entre FBI et NSA etc. sont d’un autre temps pour ces pirates du net. Ils n’ont ni bannières, ni convictions si ce n’est l’argent. Ils se battent pour ça, pas pour un pays ou une organisation politique. Ils sont anonymes et sans nationalités, des ombres sans visages dans les profondeurs du web.

Critique

Le film s’attache donc à la description formelle de cette nouvelle forme de « méchants » qui s’arrogent des pouvoirs presque surhumains. Mann semble ainsi fasciné par la puissance de frappe dont ils disposent mais aussi la puissance de ces informations qui se déplacent continuellement en tout sens dans un monde ultra-perméable et poreux. Un monde qu’il tente de ramener sans cesse à l’organique, au physique, au vivant via des scènes de combat ou d’amour. Sensualité et violence sont autant d’outils pour ramener l’humain à ce qu’il est : de la chair. La séquence de combat final en témoigne. A grand renfort de sons amplifiés, lames et projectiles s’enfoncent dans les corps filmés en plans rapprochés: Mann renvoie les hackers à leur humaine condition. Les êtres humains, contrairement aux informations qu’ils codent, sont limités dans le temps et l’espace et la douleur et la mort le leur rappellent brutalement.

Ainsi c’est en renouvelant la forme de l’action movie sans saveur que Michael Mann développe un discours sur le paradoxe de notre monde : l’immatérialité et l’infinité des informations, des codes, des chiffres et la finitude du vivant. Vanité des vanités, malgré tout le pouvoir que la manipulation des chiffres apportent aux hackers jusqu’à leur faire croire qu’ils sont les égaux des dieux, les codes ne peuvent rien à la finitude de l’humain.

Note personnelle : 7/10.

La bande annonce du film disponible ici