Frères Taviani « Contes Italiens » : Un Film Trop Lisse

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La peste bubonique ravage l’Europe. Dix jeunes gens, sept femmes et trois hommes, décident de fuir la mort, la psychose et la détresse qui s’est emparée de Florence, leur ville natale, et rejoignent la campagne toscane. Dans un cadre édénique, ils se content des histoires afin d’oublier leurs soucis et profiter de ce qui pourrait être leurs derniers jours sur cette terre, la peste emportant tout sur son passage tel un apocalypse putréfiant.

Le Décaméron, rédigé par Boccace au milieu du XIVème siècle est un recueil de cent nouvelles faisant figure d’évènement clé dans la littérature italienne. Subvertissant la norme de l’époque d’écrire en latin, Boccace réalisa un des premiers grands chefs-d’œuvre de la prose italienne, qui pour certains historiens, avec Alighieri, et Petrarque marque l’arrivée de la Renaissance.

Des défis à relever

Pas une mince affaire qu’entreprendre une adaptation directe donc. Boccace c’est un peu comme avec Shakespeare ou Montaigne, leurs œuvres ont tellement influencées la littérature qui a suivi que nombre de réalisateurs optent pour des adaptations plus libres, n’y intégrant que certains éléments de l’intrigue ou thématiques sans même parfois le revendiquer : Le Roi Lion de Hamlet, West Side Story de Roméo et Juliette ou encore Planète Interdite adapté de la Tempête par exemple. Ici, les frères Taviani refusent d’évoquer le Décaméron directement dans l’intitulé, Pasolini s’étant déjà chargé d’une adaptation de dix nouvelles en 1971, mais choisissent un hommage à l’illustre auteur puisque la version originale s’intitule Maraviglioso Boccaccio, presque un aveu d’impuissance face à ce que représente cette figure légendaire.

Parmi la centaine de nouvelles, les Taviani en adaptent cinq ayant pour thème récurrent l’amour et le désir, entrecoupé au milieu par l’histoire de Calandrino, l’idiot du village à qui l’ont fait croire qu’il est devenu invisible, l’occasion pour lui de se venger de tous les torts que lui ont causés les habitants de la ville. Cette dimension comique et sociale est sans aucun doute la plus réussie de toutes les nouvelles transposée à l’écran. Le ressort comique fonctionne extrêmement bien dans un format court, les autres se reposant sur un recours plus dramatique faisant généralement pschitt, on est heureux de passer rapidement à autre chose bien avant le final de chacun des différents courts-métrage proposés.

Il est bien difficile au cours des nombreuses aventures contées de s’investir dans les personnages, on subit leurs histoires de cœur, impatient d’en venir à bout. Pasolini avait préféré conserver la satire et le grotesque du livre, Contes Italiens optant de l’omettre au profit d’une ligne artistique fleur bleue voire carrément naïve. On est en effet plus proche de contes pour enfant que d’une critique sociétale de l’Italie de 1350.

Côté mise en scène on nage en plein académisme insupportable. La froideur et la fixité de chaque plan rappelant le pire du cinéma d’auteur européen, plus proche du théâtre filmé que du cinéma. Quel délicieux moment de respiration lorsque le chef-opérateur décide de bouger sa caméra et d’effectuer des travelings, suivant ses personnages dans les sublimes demeures moyenâgeuses Toscane malheureusement trop peu fréquent. On assiste plutôt à des plans masters fixe avec quelques légers panneaux sans aucun élément au premier plan tel la captation d’un spectacle de fin d’année (sublimement éclairées tout de même) et une succession de gros plans montrant un refus de pénétrer dans l’espace de jeu de la part des réalisateurs. Pourquoi pas, mais alors il ne faut pas s’étonner du refus du spectateur de pénétrer le récit et de vivre deux heures de distanciation total vis à vis du film.

Ce choix s’avère pour le moins étonnant de la part des lauréats de la palme d’or 1977 pour Padre Padron. On pourrait accuser leurs âges avancés (85 et 83 ans) mais alors comment expliquer l’audace et l’éclat de leur effort précèdent César doit mourir sortit seulement trois ans auparavant. La déception s’avère d’autant plus importante que le film débute assez brillamment, le portrait de cette ville florentine ravagée par la peste, les cadavres jonchent les rues, les vivants se recouvrant le visage de fleur pour ne pas respirer l’air putride, la mort envahissant une des plus belles villes du monde, on a l’impression de voir quelque chose tout droit sortit des Diables de Ken Russell et puis, plus rien. La « framing-story » se perd parmi des personnages inexistants, censé représenter les différentes catégories sociales dans le livre de Boccace, ici rien du tout. On préféra l’approche grotesque et foutraque de Pasolini quarante ans plus tôt.

Ma note personnelle : 4/10

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"Le cinéma, comme la peinture, montre l'invisible." - Jean-Luc Godard