« Comme un avion » : une évasion effrontée

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Il faut savoir se laisser porter par le courant. Voilà comment Michel justifie son vague-à-l’eau, son rêve arrimé, sa mine nonchalante d’homme à la recherche du temps perdu ou plutôt de gosse, oui il a une mine de gosse un peu béat, coincé dans les nuages. Bruno Podalydès, à la fois devant et derrière la caméra, nous embarque dans un récit plein de poésie, de pagaies et de déconvenues que ponctue l’écoulement de l’eau… Sur le sucre en équilibre au-dessus des verres d’absinthe. Parce qu’il s’agit un peu de ça aussi : du récit d’une ivresse. Dont on ressort légèrement trouble.

Synopsys

Quinquagénaire et infographiste 3D, Michel menait une vie tranquille aux côtés de sa lumineuse épouse (Sandrine Kiberlain) bercé par sa passion pour l’aéropostal. Jusqu’au jour où il tombe raide dingue des courbes effilées d’un kayak, cet avion sans ailes pour qui il va tout plaquer (le temps d’un congé). Il est maladroit, un peu gaffeur et submergé par l’idée folle de gagner la mer en kayak, nous faisant visiter une France qu’on oublie, nichée dans le calme des bois et la fraicheur de la rivière et qu’habite des personnages haut en couleur. Mais surtout il tourne en rond notre Michel, irrémédiablement ramené dans ce petit havre de paix un peu bohème qu’est une auberge au bord de l’eau tenue par l’espiègle et plantureuse Laetitia (que campe brillamment Agnès Jaoui).

Un film onirique

Il plane Podalydès. Il plane et on ne s’y refuse pas non plus. C’est le septième long-métrage de ce réalisateur et scénariste de 54 ans, qui à l’instar de son frère Denis, de la Comédie-Française, expérimente à présent la performance d’acteur. Joué l’histoire qu’on a écrite évite de dénaturer par le verbe les directives du jeu d’acteur. Et cela se sent à l’écran, on a l’impression d’une parfaite harmonie entre le voulu et le rendu. Sans compter que Bruno Podalydès y dévoile aussi de lui : on a le sentiment fort de goûter à son intimité ; pagayer est une solitude, et c’est un geste si personnel et significatif qu’il n’aurait pu être confié à son frère. (Même un frère ne peut pagayer à notre place dans les grands remous de la vie). Mais Denis est bien là, jouant ce collège un peu désabusé, un peu pédant et plutôt hermétique à cette soif d’aventure. Resté sur la rive.

Un film simple avec beaucoup de profondeur

Ce film balaye sans ménage la vulgarité des lieux communs : pas de grosse Cadillac flambante et de jeune pucelle godiche dans cette crise existentielle là. Un kayak, palindrome intriguant, et des femmes complexes et surprenantes. Quelques autres hommes aussi, un duo fantaisiste qui fait des choses inutiles -peinturluré d’un bleu vif un embarcadère en bois pour atteindre la rive d’en face ou il n’y a rien- et des choses agréables mais pas beaucoup plus utiles –boire de l’absinthe et faire bien l’amour-. On chemine avec eux sans bien savoir ou, sans bien savoir pourquoi, guidé par ce terrible don de Bruno Podalydès de nous faire sourire du peu de sens de l’existence. Parfois on décolle carrément, dans une réalité fantasmé à mi-chemin entre l’écume des jours et les cheminements d’Alice dans son pays qu’émerveille.

Critique

Alors bien sûr parfois on aimerait secouer un peu cet anti-héros armé de sa thermos Ricoré et de son manuel des castors juniors, qui ment, boit et geint. Qui dit bonne nuit aux objets avant de se coucher. Qui cherche la solitude mais dépend de tout le monde. Qui ne sait pas dire de mots cochons mais fais beaucoup l’amour.

Alors pour sûr on salue le mordant des dialogues, la malice des hommes et des situations et puis les choix musicaux. Charlélie couture et son fameux « comme un avion sans ailes » ou lui aussi confie ne pouvoir s’envoler, la grivoise « Donne du rhum à ton homme » de Moustaki que chante Michel avec passion, et puis Bashung avec la délicieuse « Vénus ». Et puis on garde de ce film, surtout, le charme des extravagances. Michel Vuillermoz qui joue ce boiteux énigmatique qui veut à tout prix vendre ses chaussures. Vimala Pons en ingénue qui pleure quand il pleut et parle d’amour (pas) comme tout le monde. Pierre Arditti vouant une haine féroce aux « kayaconnards ». Ce fameux kayak, sur le toit, sur un passage piéton, sur le tapis du salon, tiré par la voiture, puis transporté par un camion, dans le fossé et si peu souvent dans l’eau. Sans oublier la chair du poisson, les post-it, le transistor. Toutes ces petites libertés burlesques qui font de « Comme un avion » un film désarmant.

« Nous prendrons le temps de vivre

D’être libres mon amour,

Sans projets et sans habitudes,

Nous pourrons rêver notre vie »

Moustaki

Ma note personnelle : 7/10

La bande-annonce du film