L’analyse Rétro n°12 : Terminator de James Cameron

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Les débuts de James Cameron

Roi incontesté du Box-Office mondial, James Cameron connaît des débuts plus modestes. Originaire d’une petite ville de l’Ontario proche de la frontière américaine, il déménage à l’âge de 17 ans pour la Californie, où il s’inscrira à Fullerton College dans l’espoir de décrocher un diplôme de physique. Ces études n’étant surement qu’un prétexte pour rassurer ses parents (son père est ingénieur), Cameron quitte la fac en 1974 et s’empresse de trouver des petits boulots à droit à gauche pour gagner sa vie, il travaille notamment comme conducteur de poids-lourd. Mais le jeune James nourrit une tout autre ambition, celle de faire du cinéma. Lors de son temps libre, il squatte la bibliothèque universitaire de USC (l’université de George Lucas, Francis Ford Coppola, Walter Murch et John Millius entre autre) et lit tout ce qu’il peut sur le cinéma, le scénario, la projection optique, la caméra et la lumière.

Xenogenisis: son premier court-métrage

En 1978, il parvient à persuader un consortium de dentistes locaux cherchant une déduction fiscale, à investir vingt mille dollars dans son premier projet, un film de 12 minutes qui s’intitule Xenogenisis. Ce court-métrage de science-fiction, met en scène un homme et une femme à bord d’un vaisseau spatial combattant un robot qui cherche à les détruire. On retrouve déjà les prémices de Terminator et les obsessions de Cameron qui feront suite dans sa filmographie.

Ce premier effort tape dans l’œil de Roger Corman, le maître absolu de la série B américaine. Corman n’a pas d’équivalent pour dénicher le talent, Scorcese, Coppola, Hopper, Nicholson, Dante, tous ont démarrés chez lui. « L’école Corman » est une formation cinématographique frustrante mais terriblement efficace. Chez lui on apprend à travailler vite et sans argent, pour les qualités artistiques, en revanche, si elles sont présentes tant mieux mais elles restent secondaires.

C’est donc sous le joug de Corman que James Cameron apprend le métier, où plutôt les métiers, tant il touchera à tous les aspects de la création cinématographique. Assistant de production sur Rock’n’roll high school (1979), directeur artistique et créateur de miniatures sur Les Mercenaires de l’espace (1980), chef décorateur pour La galaxie de la terreur (1981), il participera même aux effets visuels de New York 1997 de John Carpenter (1981). Une polyvalence exceptionnelle, qui étonnera l’ensemble des équipes qu’il dirigera par la suite.

Le travail et les efforts sans relâche seront remarqués, on propose alors à Cameron de réaliser la suite de Piranha, série B sympathique qui tenta de profiter du succès des Dents de la mer.

Premier coup dur

Piranha : II les tueurs volants, s’avère une expérience cauchemardesque pour le jeune metteur en scène, l’équipe italienne ne parle pas un mot d’anglais, le producteur haut en couleur, Ovidio Assonitis, lui interdit l’accès à la salle de montage, pire il tombe très malade durant son séjour à Rome. N’ayons pas peur des mots, le premier film de James Cameron est une véritable purge qu’il tentera d’oublier le plus rapidement possible. Il ironisera tout de même avec humour quelques années plus tard qu’il s’agit sans doutes du meilleur film sur des piranhas volant jamais réalisé. De ce naufrage jaillit tout de même quelque chose de positif, d’abord il apprend à gérer un tournage et un producteur plus que compliqué (chose à laquelle il devra faire face à de multiples reprises dans sa carrière) et deuxièmement la légende veut que durant un de ses violents épisodes fiévreux, Cameron rêva d’un torse métallique s’extirpant d’une explosion, le Terminator était né.

I. Les Codes du « slasher » au service de l’action.

De retour en Californie, il se met en tête de d’écrire son propre film, un film d’anticipation ambitieux mais réalisable pour un budget assez modeste. Pour se faire il s’inspire donc d’un maître en la matière, quelqu’un dont il admire le travail et avec qui il a pu collaborer par le passé : John Carpenter. Nous sommes au début des années 80 et Halloween est devenu une référence du cinéma indépendant américain. Produit avec un budget minuscule, Carpenter réussit néanmoins à réaliser un chef-d’œuvre du cinéma d’horreur, terrorisant la planète entière, popularisant le genre du « slasher » et montrant la voie à suivre pour la jeune génération. Cameron se met donc en tête de calquer son histoire de cyborg sur le modèle du film « slasher ». Le Terminator sera son Michael Myers, une force du mal indestructible dont l’invincibilité sera technologique et non surnaturelle comme chez Carpenter.

Dans un premier temps, Cameron s’étonnera de la réception de son film en tant que film d’action. En effet lorsqu’on le regarde aujourd’hui, particulièrement en comparaison avec son sequel (dont le Terminator en métal liquide était déjà présent dans le scénario du premier film mais totalement irréalisable avec les vfx de l’époque), l’action, bien que présente, passe au second plan du film. La supériorité du Terminator face aux humains transforme la moindre possibilité de combat en un massacre pur et simple (voir par exemple la fusillade du commissariat de police). Le seul personnage capable de résister, de part sa connaissance du danger, Kyle Reese (Michael Biehn), choisit toujours la fuite et n’affronte la menace cyborg qu’en dernier recours. Le final, opposant la jeune Sarah Connor (Linda Hamilton) face au tueur s’inscrit d’ailleurs totalement dans les conventions du « slasher » que l’on retrouve déjà dans Massacre à la tronçonneuse et Halloween, à savoir la jeune fille virginale qui vainc miraculeusement la force de la nature qui cherche à l’éliminer. On observe également avec amusement aujourd’hui la présence de certaines séquences gore, chose que Cameron a complètement éliminée de son cinéma actuel. Le Terminator qui s’enfonce un scalpel dans l’œil, se retirant par la même occasion la cornée semble sortir tout droit d’un film de Cronenberg.

Un rythme continu dans le film

Notons cependant ce qui différencie fondamentalement le film de Cameron de Halloween ou encore des Griffes de la nuit de Wes Craven, sortie la même année : le rythme que propose le réalisateur canadien. Là où les films d’horreurs traditionnels alternent séquences de poursuites et moments de répits, Terminator offre un rythme soutenu et continu, particulièrement effréné si on le remet dans le contexte de son époque. Seul Mad Max 2, dont Cameron avouera l’influence sur son œuvre, peut se targuer d’épurer autant le scénario au profit d’une gigantesque course poursuite. C’est en quelque sorte comme s’il avait fait le choix de totalement omettre le deuxième acte du film d’horreur classique et de passer directement au climax, une course contre la montre qui dure pratiquement une heure. Cameron distille la tension pour l’offrir en permanence au spectateur, d’abord en ne cachant jamais les faits et gestes du méchant, toujours connus du public et qui n’apparaît jamais par surprise. Une ironie dramatique poussée à l’extrème allant parfois jusqu’à nous placer directement dans la tête du tueur lors de séquences en POV (rappelant l’ouverture d’Halloween). Une tension présente dès le carton d’ouverture nous expliquant la situation apocalyptique du futur. La grande majorité de l’humanité est déjà condamnée quel que soit l’issue du combat entre Sarah et le Terminator, Skynet tentera de nous anéantir quoi qu’il arrive en 1997 (encore un clin d’œil à Carpenter ?) seul subsiste une lueur d’espoir, que certain d’entre nous pourrons combattre la menace le temps venu, rendant la victoire final de Sarah indispensable mais amère.

Un film presque philosophique

II. La prédestination et la prophétie auto-réalisatrice.

Si les conventions du « slasher » sont respectées pour la plupart, on retrouve au sein de Terminator des éléments de science-fiction et de philosophie plus ancrés dans la littérature classique. Avec le concept de prédestination on évoquera plutôt des idées théologiques et spirituelle et malgré la présence d’éléments religieux évidents dans le scénario : thème de l’élu, ultra-classique en littérature, qui possède, qui plus est des initiales christique (John Connor) on préférera aborder l’idée de prophétie auto-réalisatrice.

Une prophétie auto-réalisatrice, dont on peut aussi bien trouver des exemples en économie, en politique ainsi qu’en littérature fut décrite par le sociologue Robert Merton :

« Si les hommes considèrent des situations comme réelles alors elles le deviennent dans leurs conséquences ».

Pour faire simple, une prophétie est annoncée qui modifiera les comportements d’individus de telle sorte qu’elle se réalise. Ce qui n’était qu’une possibilité devient réel par conviction et croyance. Ainsi John Conner est-il réellement le dernier espoir pour la survie humaine, nous ne le saurons jamais, puisque tous les éléments sont mis en place, par Reese, Sarah, Skynet et lui même pour que la prophétie soit réalisée. Ce thème sera très succinctement et très maladroitement repris dans l’infâme Terminator Renaissance sorti en 2009.

On passera sur les exemples économiques et sociaux, mais littérature et cinéma sont riches en ce genre de phénomènes, les auteurs se servant de ces prophéties afin de créer ce qu’on appelle des boucles de causalité. On les retrouve chez Asimov (La fin de l’éternité, 1955), Star Trek, Harry Potter ou encore dans Retour vers le Futur pour ne citer qu’eux. Si Kyle Reese, n’avait pas été envoyé dans le passé, John Connor ne serait jamais venu au monde et n’aurait jamais mener la résistance face aux machines et ainsi, il n’aurait jamais pu envoyer Reese en 1984. L’existence même de Connor se retrouve piégée dans une boucle temporelle que l’on qualifiera de paradoxe de l’écrivain apparaissant comme une licence poétique que l’on accorde aux auteurs qui traitent du voyage temporel (rappelons que selon le célèbre physicien Stephen Hawking, le voyage temporel dans le passé est tout simplement impossible).

III. Les Hommes face aux surhommes.

Il y a encore un nom que nous avons omis d’évoquer et non des moindres, celui du Terminator lui même, le bodybuilder autrichien, Arnold Schwarzenegger. Replaçons nous dans le contexte de pré-production du film, c’est à dire en plein dans l’année 1982, le choix de caster Schwarzenegger dans le rôle titre n’est pas des plus évidents. Il ne représente pas encore un visage mondialement connu, trustant les premières places au Box-Office (d’ailleurs si cela avait été le cas, il n’aurait certainement pas accepté de tourner dans un film a $6M de budget). A cette époque son CV se résume à Conan le Barbare, qui sortira en cours d’année, quelques seconds rôles à la télévision et l’extraordinaire navet qui miraculeusement ne mit pas une fin définitive à sa carrière de comédien, Hercule à New York.

Outre les doutes sur les capacités d’Arnold en tant qu’acteur, Cameron admettait lui même en 2010 au magazine Wired, que le choix de Schwarzenegger dans le rôle titre n’aurait pas dû fonctionner :

« Le type est censé être une unité d’infiltration, et il est impossible de ne pas remarquer un Terminator dans une foule s’ils ressemblent tous à Arnold. Ca n’a strictement aucun sens. Mais la beauté du cinéma c’est qu’il n’y a pas de logique. Il faut juste être plausible. Si on offre quelque chose de viscéral, de cinématique que le public aime, il s’en fiche que ce soit réaliste. »

Le jeune metteur en scène manque encore d’expérience mais a déjà parfaitement comprit l’essence même de son médium, la viscéralité doit être au centre du dispositif, surtout lorsqu’on produit un film de genre qui cherche à faire frissonner les spectateurs.

Le choix se porte donc sur le futur gouverneur de Californie, pas forcément emballé d’entrée par le projet, Schwarzy mettra du temps pour comprendre qu’il vient d’endosser un rôle culte auprès d’un des futurs grands réalisateurs d’action Hollywoodien. Sa motivation est surtout économique.

Arnold aura été l’élément le plus important

Le film aurait-il aussi bien marché avec un autre acteur dans le rôle, impossible aujourd’hui de statuer, mais il existe une certitude, seul John McTiernan (l’autre maestro du cinéma d’action des années 80) saura utiliser Schwarzenegger avec autant de grâce. Le physique d’Arnold lui confère une présence particulière à l’écran (« larger than life » comme disent les américains), il s’épanouie ainsi pleinement lorsqu’on lui propose un rôle au delà de la normalité, il doit être un surhomme, un guerrier barbare ultime (Conan), une arme de destruction massive à lui tout seul (Predator).

Cette dimension de masculinité prend toute sa dimension dans la confrontation Terminator/Reese : si les deux suivent des ordres, si les deux subissent de nombreuses blessures, le Terminator lui, ne ressent pas la douleur. Reese continue de combattre malgré les plaies, les fractures, il poursuit sa mission sans relâche. La faillibilité de l’humain dans le corps mais pas dans l’esprit. Lorsque le Terminator débarque de son voyage dans la passé, Cameron nous propose de long plan sur le corps nu et bodybuildé de ce dernier. D’entrée de jeu, nous savons que nous nous retrouvons face à un spécimen unique, les muscles prononcés, une force incomparable, son seul défaut sera celui de son raisonnement pour le moins primaire. Il tente tant bien que mal de s’infiltrer parmi les humains mais son intelligence toute « artificielle » se retrouve limité face à celle de Reese. Il n’est préoccupé que par la poursuite de sa mission. Reese quant à lui, sait lorsqu’il faut rester en retrait, lorsqu’il faut le confronter, lorsqu’il faut fuir. Sa conscience de sa propre défaillance, sa peur de mourir, d’échouer lui permettent de prendre les bonnes décisions. Son humanité lui confère donc un avantage stratégique de taille face à la machine dont le raisonnement se limite à la destruction. La meilleure chance pour l’homme face à la force de frappe surhumaine de la machine reste encore l’homme (une presse hydraulique ne fait pas de mal non plus).

Vous connaissez la suite

Terminator sortira en salle le 26 Octobre 1984 et sera un véritable succès public en plus de devenir par la suite un film culte. Il lance la carrière de son réalisateur et de sa star qui collaboreront par la suite à deux reprises. Sept ans plus tard, Terminator 2 – Le Jugement Dernier appliquera parfaitement la formule du « bigger, better, more explosions » même si le « better » reste discutable, les puristes préféreront en effet la simplicité et l’efficacité du premier, T2 vient totalement redéfinir ce que doit être un blockbuster d’action hollywoodien. Les autres suites de la saga seront pour le moins tièdement reçus tant par le public que la critique comme peut l’attester le dernier volet, Genisys, sorti au début du mois.

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